La Chronique du mouchard, 1 : "Ben Ali contre attaque"

Par Taoufik BEN BRICK , le 04 janvier 2001 à 00h00

La liberté de la presse est inexistante en Tunisie et les journalistes indépendants qui souhaitent informer sur la situation de leur pays n'ont qu'un seul recours, l'Internet. Aussi, Reporters sans frontières et tf1.fr accueilleront, tous les mardis, une chronique de Taoufik Ben Brik, intitulée "La Chronique du mouchard".

La chronique de Taoufik Ben Brick © INTERNE


Le docteur Moncef Marzouki - AFP

"Ben Ali bande !" A intervalles réguliers, la rue, à Tunis city, rapporte cette nouvelle, symptôme d'une nouvelle crispation au palais de Carthage, annonciatrice de nouvelles arrestations par les "Services Spéciaux", les célèbres "SS" tunisiens, de brimades quotidiennes, de procès pipés et de très probables séances de torture dans le sous-sol de la Dakhilia, le sinistre ministère de l'Intérieur.

Comme si la dictature était une partie de jambe en l'air. Comme si cette métaphore X n'était pas votre seule clef pour interpréter les intentions du prince pour qui "la seule soupape de sécurité, c'est la Sécurité". Comme si le langage impudique n'était pas votre seul secours lorsque tout périclite autour de vous. Un pays au plus bas depuis treize ans de règne sans partage.

En tout cas, quand Ben Ali, dans son discours du 28 juillet 2000, à l'ouverture de l'université d'été du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), son parti, a annoncé le démarrage d'une nouvelle politique où la société civile sera vissée, donc écrasée, baillonnée et où on ne compte ni opposition, ni presse indépendante, ni parti, ni ordre d'avocats bien sûr ; personne n'osait y croire. "Pratiquement, ce serait un couvre-feu. Il n'a pas les moyens de l'appliquer. Il court à sa perte", estime Sami Souihli, un membre influent de RAID (Attac-tunisie), une association qui attend depuis plus d'une année, en vain, d'être légalisée.

"Je suis pris en chasse par des hordes innombrables de voyous déguisés en policiers. Je n'ai rien vu de pareil dans ma carrière de gibier de potence."

Moncef Marzouki

Qu'à cela ne tienne ! Vous manifestez votre soutien au peuple palestinien, vous serez pourchassés jusqu'aux confins de la ville à coups de rangers. Vous annoncez un rassemblement de solidarité, devant la prison du 9 avril, avec les grévistes agonisants, vous serez précédés par un immense déploiement policier. Vous voulez tenir des assises de la Conférence Nationale Démocratique, on lâchera pour chaque militant un escadron. Vous plaidez dans un procès politique, on vous incarcérera dans le plus sordide des pénitentiers. Vous osez élire une nouvelle direction à la Ligue des droits de l'Homme (LTDH) qui n'est pas inféodée au régime, on ferme la baraque. Moncef Marzouki, porte-parole du Conseil national pour les Libertés en Tunisie (CNLT), témoigne : "Je suis pris en chasse par des hordes innombrables de voyous déguisés en policiers. Je n'ai rien vu de pareil dans ma carrière de gibier de potence."

Ben Ali ne badine plus. Il est déchaîné. Il est comme ce pitbull qui croyait avoir, en face, un rotweiller alors que ce n'était qu'un petit caniche.

Que dit, alors, la rumeur qui gronde à Tunis ? Que le président Ben Ali s'est réveillé, une nuit d'été, en hurlant et en se mordant les doigts : "Comment ai-je pu croire qu'ils peuvent me déstabiliser alors que j'ai tout en main : 13.000 policiers, un million de mouchards et deux millions de membres du RCD ? Il n'y a que les enfants et les vieillards qui ne gravitent pas autour de moi." Et, comme sous l'emprise d'une révélation, il se dit : "Je suis intouchable !"

Il faut croire que Ben Ali est devenu complètement immunisé contre les rapports des organisations internationales, les campagnes de la presse internationale, les résolutions du Parlement européen. Finalement, que risque-t-il ? Un embargo ? Un bombardement ? Comme tous les tyranneaux, il sait que les sanctions internationales affectent bien plus les populations que le dictateur visé, lequel se met le plus souvent à l'abri des besoins quotidiens.


Chaque mardi, tf1.fr et Reporters sans frontières s'associent pour vous faire entendre l'une des voix les plus singulières de la Tunisie militante.

Par Taoufik BEN BRICK le 04 janvier 2001 à 00:00
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