Le nouveau triangle négrier, Bloc-notes d'Alexandre Adler

Par Alexandre ADLER , le 18 janvier 2001 à 17h30 , mis à jour le 17 janvier 2001 à 18h05

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Aujourd'hui, le chroniqueur revient sur cette nouvelle Afrique qui croît depuis trois ans, à l'ombre des pillages et du cynisme.

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"Françafrique, réseaux et trafiquants. Ceux qui pourrissent l'Afrique."
Cette semaine en couverture de
COURRIER INTERNATIONAL.

 

Afrique dévastée, Afrique déprimée. Depuis trois ans, une plaie s’est ouverte à partir des Hauts Plateaux, où se sont autodétruits Tutsis et Hutus, pour s’étendre au Congo, ranimer la guerre civile d’Angola et, contre toute attente, faire exploser la rivalité de l’Ethiopie et de l’Erythrée, tout en donnant à un Robert Mugabe vieillissant et colérique l’occasion d’une fuite en avant déplorable dans l’exclusivisme racial et la razzia cynique au Congo-Zaïre.

De part et d’autre de ce fleuve de sang, l’Afrique méridionale dominée par la République sud-africaine, qui ne sort que péniblement de la stagnation économique, l’Afrique occidentale, dominée par le Nigeria, qui ne parvient plus à contenir les germes de décomposition tribale : après le Liberia, devenu un véritable Etat gangster, appuyé sur la Libye, la maladie s’est étendue à la Sierra Leone et aux confins de la Guinée ; l’unité nationale a presque explosé en Côte-d’Ivoire. La sécession de la Casamance n’est toujours pas réduite au Sénégal, malgré les offres du président Abdoulaye Wade, et la crise peut à tout moment déborder vers la Gambie, la Guinée-Bissau et le sud de la Mauritanie ; le Tchad est à nouveau le théâtre d’affrontements de bandes rivales; le sud du Soudan continue d’être saigné par les Frères musulmans du Nord ; les islamistes agissent en faveur de la sécession dans les Etats septentrionaux haousaas-foulanis du Nigeria ; et l’insécurité qui règne dans les confins du Cameroun prend un tour parfois pré-insurrectionnel. L’Etat somalien ne s’est, lui, toujours pas reconstitué, malgré des efforts diplomatiques. La catastrophe menace-t-elle le continent? Avant d’évoquer les facteurs de résistance, commençons par mettre le doigt sur ce nouveau triangle négrier qui saigne aujourd’hui l’Afrique.

Les vicissitudes de la guerre froide ont installé un nouveau triangle composé de grandes sociétés minières, de tribus guerrières anarchiques et d’élites corrompues...

On se souvient du premier triangle, qui étendit son ombre jusqu’au milieu du XIXesiècle : marchands d’esclaves et de verroterie européens sur les côtes occidentales, esclavagistes musulmans sur les périphéries sahariennes et nilotiques, tribus guerrières alimentant la traite. On est sorti peu à peu de ce premier triangle par la colonisation franche de tout l’espace africain, laquelle a provoqué d’abord de nouveaux désastres (Congo belge, Namibie allemande, Grand Treck afrikaner notamment), mais a fini, après 1945, par produire quelques entités étatiques viables sur lesquelles s’est fondée la décolonisation. Entre-temps, les vicissitudes de la guerre froide ont installé un nouveau triangle composé de grandes sociétés minières, de tribus guerrières anarchiques et d’élites corrompues…

Les compagnies minières ou pétrolières, telles que Shell au Nigeria, Elf-Total au Gabon et à présent au Congo Brazza et en Angola, sont revenues peu à peu à l’économie de comptoirs : elles cherchent à se désengager au maximum de leurs anciennes idylles avec les Etats pour se concentrer sur la valorisation de leurs rentes sans contact avec la société locale. L’idéal devient donc l’exploitation offshore, qui tourne le dos au pays d’accueil. Exprimons les choses plus brutalement : lors de la guerre froide, on trouvait de l’argent pour aider le Zaïre de Mobutu, on s’arrangeait de la dette nigériane, on surévaluait le franc CFA pour favoriser les importations technologiques en Afrique francophone.

A présent, ce n’est plus vrai. Des négociants peu scrupuleux achètent leurs diamants à Savimbi en Angola, aux rebelles tortionnaires de Sierra Leone, et profitent des besoins de financement des diverses factions en lutte au Congo-Zaïre pour faire baisser le coût final des ressources minières encore exploitables du pays. Le modèle du négociant pirate tel le célèbre Anglo-Sud-Africain Tiny Rowland, qui défraya la chronique des années 1980 — gagne du terrain.

Cette anarchie stimule la transformation des armées idéologiques de la fin de la guerre froide en "grandes compagnies" médiévales qui écument les zones faibles du continent en rançonnant et en terrorisant les populations. L’UNITA angolaise, le FRELIMO mozambicain, à droite, les armées rivales de l’Ouganda, du Zimbabwe ou des Tutsis rwandais et burundais, à gauche, ainsi que les révoltes zagawas du Tchad entrent dans cette catégorie.

Le troisième terme prédateur, ce sont ces forces liées au Nord arabo-islamique, qui s’appuient soit sur la Libye terroriste (et raciste), soit sur le Soudan intégriste pour avancer leurs pions.

L’Afrique, désormais libre, peut-elle desserrer l’étreinte de ces bêtes de proie ? Pas toute seule, en tout cas, et pas dans son organisation actuelle.

L’Afrique, désormais libre, peut-elle desserrer l’étreinte de ces bêtes de proie ? Pas toute seule, en tout cas, et pas dans son organisation actuelle. Bien des Etats, trop faibles, ont perdu de leur pertinence. Mais, lorsque de grands ensembles existent, on constate l’attachement des peuples à leur continuité étatique: ainsi du Congo-Zaïre, où les mouvements centrifuges sont notoirement absents, par rapport à ce que l’on a connu en1960, lorsque Katanga et Kasaï voulaient se détacher de Kinshasa. En trente-cinq ans, une identité congolo-zaïroise est née. C’est aujourd’hui la principale force de résistance, encore passive, à la barbarie ambiante.

De même au Nigeria, on a vu l’entente multiconfessionnelle au sein des militaires pour arrêter la dictature de plus en plus intégriste d’Abacha: le sursaut démocratique qu’a été l’élection d’Obasanjo demeure encore une raison d’espérer. En Afrique du Sud, les Zoulous se sont réconciliés avec le nouvel Etat grâce à la sagesse du chef Buthelezi et, en Ethiopie, fût-ce au prix d’une guerre fratricide avec l’Erythrée, les Tigréens de Meles Zenawi ont assumé l’héritage national comme s’ils étaient des Amharas, leurs anciens rivaux. L’Etat peut survivre s’il est aisé et agrandi par l’action d’alliés extérieurs bienveillants. L’unité d’action entre Paris et Londres serait ici indispensable.

Le second élément de salvation, c’est le pluralisme ethnoculturel, qui seul, aujourd’hui, permet l’émergence d’un capitalisme local qui expulsera peu à peu les prédateurs étrangers: ce capitalisme minoritaire est indo-pakistanais sur la façade orientale, de Durban à Nairobi ; il est libano-syrien, chrétien et chiite, dans le nord-ouest, de Dakar à Douala. Allié à ce qui reste d’un négoce européen décent en Afrique du Sud et en Afrique francophone de l’Ouest, ce secteur privé doit être préservé par les Etats encore debout, comme la prunelle de leurs yeux. Le reste viendra de surcroît, car, l’Afrique est grande encore de son intelligence, de sa créativité et de son inlassable humanité.

Par Alexandre ADLER le 18 janvier 2001 à 17:30
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