Un test pour Poutine, Bloc-notes d'Alexandre Adler

Par Alexandre ADLER , le 25 janvier 2001 à 19h00 , mis à jour le 24 janvier 2001 à 19h20

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur s'interroge sur la traque ambiguë des néocapitalistes de Russie par un Vladimir Poutine qui en a pourtant largement profité.

adler france personnalites population © INTERNE

"Face à l'agriculture industrielle, aux OGM et à la 'vache folle' : les limites du bio"
Cette semaine en couverture de COURRIER INTERNATIONAL

Arrestation du magnat de la presse indépendante Vladimir Goussinski à Madrid, à présent de l’ancien secrétaire général du Kremlin, Pavel Borodine, sur réquisition d’un procureur suisse, tandis que Boris Berezovski, autrefois tout-puissant faiseur de rois de la scène moscovite, se prépare à un exil européen inévitable, peut-être bientôt assorti d’un mandat d’amener international, concocté par ses nombreux adversaires. Assisterons-nous, version apologétique, à une grande et définitive campagne d’assainissement de la vie du pays (malheureusement, le vocable russe tchistka, "la purge", n’évoque pas que des bons souvenirs en Russie), débouchant sur un capitalisme d’Etat moins corrompu, ou, version accusatoire, sommes-nous à nouveau les témoins impuissants d’une reconquête brutale de l’autorité dictatoriale par le président Poutine, sur les ruines d’un éphémère pluralisme d’expression?

Comme rien n’est jamais simple à Moscou, on sera tenté de répondre: ni l’un ni l’autre. Pour démêler les nombreux fils, retraçons cette histoire depuis l’éclatement du bloc eltsinien, après l’élection présidentielle de1996. A partir de ce moment, les différentes factions d’inspiration libérale — débarrassées, croient-elles, de la perspective d’un retour des communistes de Guennadi Ziouganov — se mettent au service de centres de pouvoir rivaux, chacun d’entre eux étant relié à un climat d’affaiblissement définitif du pouvoir d’Etat, en particulier de celui du Premier ministre Viktor Tchernomyrdine, au profit d’un noyau d'"oligarques" financiers dont les plus puissants sont Boris Berezovski, le nouveau patron des télécoms privatisées, Vladimir Potanine, et leur homme lige, le brillant architecte des privatisations, Anatoli Tchoubaïs. En Russie, un desserrement de l’Etat ne se fait jamais dans une seule dimension: les gouverneurs de province, à leur tour, s’affranchissent des derniers contrôles du "Centre". Leurs intérêts ne sont pas les mêmes que ceux des oligarques, pas plus que leurs origines sociales d’ailleurs. Etonnamment, nous retrouvons une polarité majeure de l’ère brejnévienne, entre les grands ministres verticaux d’autrefois (sidérurgie, pétrole, industries de la défense) et les pouvoirs horizontaux des secrétaires du Parti des grandes régions (Donbass, Oural, Leningrad). Et, comme hier les technocrates soviétiques, les oligarques aujourd’hui sont plutôt réformateurs et tournés vers l’Occident moderne; les secrétaires du Parti, transformés en gouverneurs, sont des conservateurs viscéraux tentés par l’autarcie.

Goussinski n’est autre que le président courageux de la communauté juive reconstituée et le défenseur, par son groupe de presse Media-Most, d’une certaine liberté nouvelle en Russie

Un homme, fort habile au demeurant, va tenter d’organiser le second groupe, le maire de Moscou, Iouri Loujkov, qui, à la tête de sa bonne ville, peut à juste titre passer pour le capo dei capi. Son problème, précisément, c’est l’image qu’il projette d’une reprise en main nationaliste et mafieuse à la fois, incarnée par ses amis de province. Il lui faut rassurer les tenants de l’Etat par une alliance avec le courant centralisateur et technocratique à l’ancienne, incarné par le ministre des Affaires étrangères et ancien chef du renseignement extérieur (SVR), Evgueni Primakov, et aussi par l’ancien patron communiste de la VPK (le complexe militaro-industriel), Iouri Maslioukov, revenu au gouvernement après la dévaluation du rouble du 15août 1998. Ziouganov lui-même et les communistes de tendance fasciste sont prêts à se rallier à cette solution. Mais, pour ne pas décourager Washington et Bruxelles, Loujkov agite aussi son alliance, forgée au sein de la vie municipale moscovite, avec l’oligarque Goussinski, devenu l’ennemi juré de la famille Eltsine. Or Goussinski n’est autre que le président courageux de la communauté juive reconstituée et le défenseur, par son groupe de presse Media-Most, d’une certaine liberté nouvelle en Russie — ce qui ne l’empêche pas de soutenir énergiquement Milosevic à Belgrade, comme le souhaite Primakov.

En face, le camp Eltsine, tenu à bout de bras par Boris Berezovski, autre flamboyant oligarque juif, s’embarque tout d’abord dans une opération de rajeunissement avec la promotion-éclair d’un tout jeune Premier ministre, Sergueï Kirienko, puis, après la dévaluation de l’automne1998, dans une bataille défensive désespérée. Primakov, devenu Premier ministre dans ces conditions, hésite: il ne peut faire destituer Eltsine tout de suite et préfère laisser passer l’hiver1999 — que tout le monde prévoit difficile — pour se retrouver seul aux commandes au moment le plus compliqué. Mais il prépare déjà l’acte d’accusation, avec l’aide du procureur général de Russie, Iouri Skouratov, et une nuée de petits agents du renseignement extérieur aux Etats-Unis. Très vite, on retrouve une entreprise "intéressante" pour l’accusation: la Mabetex de l’industriel ex-yougoslave Bexhet Pacolli, devenu suisse entre-temps. L’entreprise bien connue du secrétaire général du Kremlin, Pavel Borodine, a participé (comme 50autres!) à la rénovation des bâtiments et, bien sûr, a arrosé la famille Eltsine (sans méchanceté excessive: une simple carte de crédit utilisée par la fille du président). Mais pourquoi braquer ainsi le projecteur ? Parce que la Mabetex soutient la cause albanaise, Pacolli étant natif du Kosovo et sympathisant d’Ibrahim Rugova (chef de la Ligue démocratique du Kosovo). De même, le "grand scandale" de la circulation des fonds de la Banque centrale à l’Ouest, à travers la New York Bank, n’a pas abouti, comme le révélera l’enquête du Fonds monétaire international (FMI), à un détournement des aides internationales, mais, simplement, à des spéculations hasardeuses. Mais tout cela faisait partie d’un réquisitoire anti-Eltsine qui aurait dû survenir en pleine crise du Kosovo et durant des manifestations patriotiques de solidarité avec le "peuple serbe frère". L’inculpation de Borodine aujourd’hui par de sots procureurs suisses, manipulés comme l’était Carla Del Ponte (actuellement procureur du Tribunal pénal international) par le clan Primakov, est donc le premier coup de pied de l’opposition à Poutine et elle embarrasse le président, qui, ennemi juré de Loujkov, fut recruté au Kremlin par le même Borodine, après l’effondrement de la municipalité libérale de Sobtchak à Pétersbourg.

Assiste-t-on pour autant, à travers cette lutte politique complexe, à un début d’assainissement: sans conteste, oui.

En revanche, les poursuites entreprises contre Goussinski proviennent bien du président, et les actions contre un Berezovski exagérément arrogant viennent de son entourage proche (ce qui n’exclut nullement la récupération des anciens réseaux de Berezovski par le pouvoir en place). Assiste-t-on pour autant, à travers cette lutte politique complexe, à un début d’assainissement: sans conteste, oui. L'impôt rentre mieux, l’autorité de l’Etat est moins discutée. Mais d’autres oligarques plus discrets se lèvent déjà, et, surtout, nous ne savons pas où la bataille, pourtant légitime, du président pour rétablir l’autorité de l’Etat saura s’arrêter. Peut-être les résistances de l’opposition Primakov-Loujkov et les coups qu’ils peuvent encore lui infliger fixeront-ils ces limites plus tôt que prévu.

Par Alexandre ADLER le 25 janvier 2001 à 19:00
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience