© INTERNE L'agent Melnitchenko - AFP |
Géorgiy Gongadze avait 31 ans et un long visage de gamin. Le 16 septembre 2000, sa femme et ses deux filles l'attendaient à son domicile de Kiev. Mais ce soir-là, le fondateur et directeur du site Ukraïnska Pravda n'est pas rentré chez lui. Selon ses propres révélations, faite par courrier au procureur de la République, dans les semaines précédentes il avait été interrogé à plusieurs reprises par la police dans le cadre d'une enquête criminelle, ce qu'il dénonçait être "une action d'intimidation préméditée pour (lui) faire peur ou empêcher (ses) activités". Ardent pourfendeur de la corruption du régime du président de centre-droit Leonid Koutchma, Géorgiy Gongadze n'a plus jamais donné signe de vie.
Au début du mois de novembre suivant, un corps décapité a été retrouvé dans la campagne, à 150 kilomètres de la capitale ukrainienne, lequel a été identifié mercredi comme étant, avec une certitude de "99,6%", celui du journaliste disparu. Découverte quelques jours plus tard, une tête atrocement mutilée a été découverte non loin de là, dont l'identification est toujours en cours.
Un triumvirat pour faire disparaître un gêneur
Quelques jours plus tard, le spectaculaire témoignage d'un officier des services de sécurité (SBU) réfugié à l'étranger allait provoquer un scandale sans précédent dans l'ancienne province soviétique, indépendante depuis 1991. Mikola Melnitchenko accusait le président Leonid Koutchma, le ministre de l'Intérieur Iouri Kravtchenko et le chef de l'administration présidentielle Volodimir Lidvine d'avoir manigancé l'enlèvement et l'assassinat du jeune journaliste. L'agent du SBU affirmait détenir une cassette — depuis en possession des députés ukrainiens —, dans laquelle le président demandait à ses deux acolytes de "faire enlever Gongadze par des Tchétchènes".
 Propagande électorale de Leonid Koutchma - DR |
Alors que l'authenticité de l'enregistrement n'a encore pu être prouvée, le président Koutchma a aussitôt dénoncé une "provocation à grande échelle", effectuée par des "professionnels" avides de "beaucoup d'argent", qui le rendait "malade du cœur ces derniers temps". Mais les députés chargés d'enquêter sur le kidnapping sanglant n'en ont pas moins réclamé la tête du chef du SBU et du ministre mis en cause, tandis que la rue, gauche, extrême-gauche et extrême-droite réunies, exigeait massivement le 19 décembre la démission du chef de l'Etat. Simplement évoqué au milieu du mois de décembre, le limogeage des deux fusibles n'a pas encore eu lieu. L'Ukraine du président Koutchma est décidément un pays où il fait bon publier.