© INTERNEtf1.fr : Quels sont les risques réels de l’usage de l’uranium appauvri dans du matériel militaire ?
![]() Florent de Vathaire - |
Le principal problème vient du type de radioactivité émise. L’uranium émet des particules alpha – un type de rayonnement qui a un parcours extrêmement court. De sorte que si vous vous trouvez face à une grosse boule d’uranium, sans être en contact direct, vous ne risquez rien ! Les particules alpha ne vous atteindront pas. Par contre, si vous inhalez de l’uranium réduit en poudre, cette poudre va se déposer directement dans vos poumons. Et là, vous subirez les conséquences des particules alpha – qui ont dans ce cas un effet nettement plus important que des rayons gamma. Le risque biologique de ce type de rayonnement est extrêmement élevé : on admet généralement que les particules alpha sont, à quantité identique, dix fois plus cancérigènes que les rayonnements gamma.
tf1.fr : Pourtant on a pu voir récemment des militaires prendre à pleine main des têtes de missiles à l’uranium appauvri, pour prouver aux journalistes que la manipulation de telles armes est sans danger…
Florent de Vathaire : Il y a une chape sur ces fameux missiles ! Donc, vous pouvez évidemment poser la main dessus sans danger. Même s’il n’y a qu’un millimètre d’aluminium sur la tête du missile, c’est suffisant pour arrêter les particules alpha. Elles sont extrêmement cancérigènes, mais très faciles à arrêter – contrairement aux rayons gamma… Le vrai danger vient des particules projetées dans l’air. Or apparemment, une partie des têtes d’obus à l’uranium appauvri – on a parlé d’une proportion de 10% à 30% de l’obus pulvérisée dans l’air – se retrouve dans l’atmosphère. Si c’est vrai, cela correspond à un véritable aérosol d’uranium qui se dépose partout…
Je tiens cependant à indiquer que les taux de leucémie qui ont été signalés parmi les militaires de retour de Bosnie ou du Kosovo ne me paraissent en rien anormaux. Pour des hommes jeunes, entre 20 et 40 ans, le taux moyen est de 2 pour 10 000 par an. Et c’est un des cancers pour lequel les statistiques sont les plus stables. Si l’on tient compte du nombre de soldats qui ont été envoyés au Kosovo, le nombre de cas de leucémie correspond à peu près à ce que l’on peut normalement attendre…
Je pense donc que, même si l’utilisation de missiles à l’uranium appauvri n’est pas une bonne idée – évidemment, je suppose que les militaires, eux, ont leurs raisons ! – on ne peut rien affirmer pour l’instant sur leurs effets. Ce serait certainement intéressant de faire une étude épidémiologique sur le sujet. Mais les chiffres signalés à l'heure actuelle n’ont rien d’alarmant.
"Les Américains n’ont fait aucune étude consistante"
tf1.fr : Quelles peuvent être les conséquences de l’usage de telles armes sur l’environnement et sur les populations?
![]() Quels risques pour les populations ? - |
tf1.fr : L’uranium, même appauvri, c’est avant tout un métal lourd. Qu’il soit ou non radioactif, il peut donc être potentiellement cancérigène. Le risque chimique de l’uranium appauvri ne serait-il pas tout aussi important ?
Florent de Vathaire : Je ne connais pas les effets chimiques de l’uranium. Mais à ma connaissance, il y a peu de métaux lourds qui soient considérés comme très cancérigènes. Même le plomb. Le plomb est dangereux à divers points de vue – pour son hydrotoxicité par exemple – mais en ce qui concerne ses effets cancérigènes, les études sont plutôt négatives.
tf1.fr : Selon vous, est-il donc plausible que des individus qui ont pu être en contact avec de l’uranium appauvri développent des leucémies après quelques années ?
Florent de Vathaire : Tout dépend de la quantité. En théorie, ça ne paraît pas impossible. Si vous mettez quelqu’un dans un petit local fermé, et que vous vaporisez régulièrement dans l’air de l’uranium appauvri, effectivement, vous avez toutes les chances d’augmenter ses risques de leucémie. Et dans ce cas-là, les symptômes de leucémie apparaîtront assez rapidement, surtout chez des gens relativement jeunes, comme c’était le cas des soldats envoyés au Kosovo. Ceci dit, dans leur cas précisément, ça me paraît bizarre. Je ne vois pas très bien comment ils auraient pu, étant en plein air, récolter des doses suffisantes, même en remuant des objets sur lesquels pouvaient se trouver des traces d’uranium appauvri… Il est vrai que l’étude publiée au mois de février par la revue Environmental Research sur des vétérans de la guerre du Golfe tend à suggérer que des traces d’uranium peuvent se fixer au niveau des os et des reins.
Dans tous les cas, je pense que les Américains ont été extrêmement légers. Ils n’étaient pas du tout au courant des impacts réels de l’uranium appauvri. Ils ont fait des calculs de dosimétrie, après quoi ils ont conclu qu’il pouvait y avoir des problèmes en cas de conditions extrêmes, mais pas en situation normale. Ils ont aussi étudié de quelle manière l’uranium pouvait se fixer une fois inhalé. Mais aucune étude vraiment consistante. Ce qu’il faut faire, pour savoir réellement, c’est des cartographies des tirs, vérifier où se trouvaient les gens… Il faut aussi se donner cinq à dix ans pour avoir toute la palette des observations utiles. Alors seulement, on saura.
(*) Florent de Vathaire est directeur de recherches à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) - unité 521 (épidémiologie des cancers – rayonnements ionisants et cancers) de l’Institut Gustave Roussy, à Villejuif. Il est aussi l’auteur d’un ouvrage sur "l’Incidence des cancers en France" (1983-1987) – Editions de l’Inserm
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