Bloc-notes d'Alexandre Adler : Les casse-tête de Jiang Zemin

Par Alexandre ADLER , le 08 février 2001 à 19h12 , mis à jour le 07 février 2001 à 19h34

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur s'interroge sur la puissante organisation chinoise Falungong. Et l'inextricable problème qu'elle pose au Parti.

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"Chine : Falungong, la secte qui défie le Parti"
Cette semaine en couverture de Courrier international

On a peine à le croire, mais le Falungong est devenu une affaire politique des plus sérieuse à Pékin. Au départ, cette secte est un millénarisme classique : des hommes et des femmes plutôt âgés, marqués par une existence humble, adhèrent à une forme apparemment anodine de culture physique, accompagnée de dynamique de groupe. Certains ont des visions prophétiques, réinterprétées par le groupe, sous l’effet de certains exercices. Le gourou de la secte, Li Hongzhi, un ancien soldat de culture taoïste traditionnelle, se charge de fournir une doctrine au mouvement : ascétisme personnel, attente d’une rédemption collective, exigence pour toute la société chinoise d’un retour à la pureté, rejet de toute médecine occidentale et même de tout contact avec la pollution spirituelle que représente l’Occident. Tout d’un coup, nous sommes cent ans en arrière au pays des Boxers, ces fanatiques taoïstes qui prétendaient affronter les puissances étrangères avec leurs poings nus et sauver la Chine traditionnelle.

Deux évidences sont à formuler d’emblée : le Falungong a réussi à pénétrer assez haut dans la société, parmi les militaires retraités (quelques généraux) et, en province, parmi les cadres du Parti en activité. C’est là un très dangereux précédent. Il y a pis encore : le Falungong, à sa manière, a déjà réussi la réunification du pays puisque la secte a essaimé avec succès à Taïwan, à Hongkong et dans la diaspora, du Japon aux Etats-Unis, où s’est réfugié Li Hongzhi, lequel, malgré sa virulente xénophobie, est parvenu à éveiller l’intérêt du Congrès américain, toujours prompt à fustiger les atteintes à la liberté de conscience en Chine. Les derniers suicides par le feu sur la place Tian’anmen ont donc immédiatement provoqué des manifestations de solidarité à Taipei, à Tokyo, à Washington et à Hongkong, où la secte sera bientôt interdite, en réaction.

L’enquête officielle sur la naissance de la secte lui attribue pour point de départ le grand port de Tianjin, où des complaisances ont été relevées au sein de la municipalité.

L’autre constat a trait au président Jiang Zemin : ce dernier semble prendre au développement de la secte une irritation toute particulière, qui dépasse la simple horreur que peut ressentir un rationaliste marxiste modernisateur formé en Union soviétique à l’apogée du stalinisme. Jiang considère en réalité le Falungong et Li Hongzhi comme ses ennemis personnels et les agissements de la secte comme un défi lancé à son pouvoir. Paranoïa d’un homme obsédé par la décadence du régime ou lucidité d’un vieux cadre rompu aux manœuvres de l’appareil ? Sans doute la vérité se situe-t-elle à mi-chemin, tant il est vrai, comme le disait Henry Kissinger, que même les paranoïaques ont parfois des ennemis.

L’enquête officielle sur la naissance de la secte lui attribue pour point de départ le grand port de Tianjin, où des complaisances ont été relevées au sein de la municipalité. Or Tianjin demeure le fief politique de Li Ruihuan, membre du Comité permanent (la direction de sept personnes qui règne sur le PCC). Populiste bavard et orateur populaire, Li Ruihuan se vante volontiers de son savoir-faire et de ses origines prolétariennes. Mais il n’est ni ouvertement xénophobe ni ennemi du progrès : ses fonctions au département du Front uni — qui est chargé, à l’intérieur, des minorités nationales et religieuses, ainsi que des "capitalistes nationaux", et, à l’extérieur, des dossiers de Taïwan, Hongkong et de la diaspora — le mettent en contact permanent avec les Chines extérieures et libérales qui détermineront l’avenir du pays. Mais il est vrai que Li Ruihuan, après avoir fait alliance contre Jiang Zemin avec l’ancien chef des services secrets, Qiao Shih, destitué en 1998, s’est ensuite presque officiellement porté candidat au poste de Premier ministre contre l’actuel titulaire, Zhu Rongji. Son discours, passablement pervers, est donc un mélange de démocratisme critique, mais aussi d’opposition feutrée aux grandes réformes économiques liées à l’entrée dans l’OMC, qui menacent la vie quotidienne d’une partie des vieux soutiens du régime. Populisme replié sur l’identité chinoise contre libéralisme autoritaire aux relents mondialistes : si une telle opposition prenait corps, on aurait un clivage que l’on connaît bien au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien, mais aussi au Japon, où tel conservateur populiste prendra appui sur la secte bouddhiste Soka Gakkai et son bras armé le parti Komeï, voire flirtera avec des sectes beaucoup plus dures, telles que la secte Aum Shinrikyo. Il y aurait ainsi quelque troublante vraisemblance à la manipulation des nouveaux Boxers par Li Ruihuan. Mais, avec une montée en puissance de la secte et des suicides par le feu, le mouvement s’est sans doute affranchi de ses lointains protecteurs.

Cela ne diminue pas pour autant les ennuis du Président : ce dernier ne s’est toujours pas dépêtré des nouvelles dispositions institutionnelles qui limitent son mandat à 2002.

Cela ne diminue pas pour autant les ennuis du Président : ce dernier ne s’est toujours pas dépêtré des nouvelles dispositions institutionnelles qui limitent son mandat à 2002. Le Parti rechigne à lui conférer — en sacrant sa "pensée" en modèle théorique — les pouvoirs informels qui furent ceux de Deng Xiaoping, une fois son mandat présidentiel terminé. Le successeur désigné, Hu Jintao, a pour responsabilité l’administration du Parti et il dirige la Commission centrale militaire. Tout indique qu’il bloque déjà les ambitions du Président, en alliance avec Li Ruihuan et quelques autres. Certains observateurs attribuent même à Li Ruihuan la paternité de la diffusion des minutes du Bureau politique pendant la crise de 1989, où l’ancien maire de Tianjin ressort, il est vrai, sous un jour favorable, tandis que Jiang Zemin et l’ancien Premier ministre Li Peng y font mauvaise figure.

Or, ces derniers temps, Li Peng a vu certains de ses proches collaborateurs convaincus de corruption aggravée. Mais Jiang Zemin, lui aussi, est éclaboussé par certaines enquêtes, notamment contre la municipalité de Xiamen, la grande ville qui fait face à Taïwan. Une certitude se dégage à l’examen de ce cocktail : la combinaison de l’activité millénariste d’une secte, d’un pouvoir central divisé et de réformes économiques libérales de plus en plus impopulaires, malgré l’image d’intégrité du Premier ministre, a tout pour provoquer une explosion spectaculaire de sortie du communisme en Chine. Faut-il la souhaiter ?

Par Alexandre ADLER le 08 février 2001 à 19:12
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