''Il faut éradiquer les Madurais''

Par Franck LEFEBVRE , le 26 février 2001 à 15h12 , mis à jour le 25 février 2001 à 16h28

A Bornéo, les tueries se poursuivent. Les Dayaks lancent attaque après attaque pour contraindre les Madurais à fuir l'île - ou à défaut, pour les "éradiquer". Incapable de protéger la population, l'armée organise l'évacuation. Un bataillon d'élite de 650 soldats a été envoyé à Bornéo pour contenir les violences.

indonesie dayaks violences 1 © INTERNE


Image de l'exode des Madurais
Rien ne semble pouvoir arrêter le bain de sang à Bornéo. Entre Sampit et le village de Samuda, dans la partie indonésienne de l’île, des cadavres décapités longent la route. Au moins 270 personnes ont été massacrées en une semaine de violences. Cibles de ces tueries : des Madurais, installés là pour la plupart depuis plusieurs générations, mais auxquels les Dayaks, premiers habitants de l'île, n’ont jamais pardonné d’avoir envahi "leur" terre. Dans cette situation de guerre civile, l'armée est pour ainsi dire impuissante. Elle-même composée d'une mosaïque d'ethnies, elle n'ose pas intervenir face aux Dayaks. Alors, incapable de protéger les populations civiles, elle organise leur exode - facilitant ainsi la "purification ethnique" entamée : parmi les réfugiés terrorisés qui arrivent à s'enfuir, certains affirment qu'ils ne reviendront "plus jamais" à Kalimantan. L'armée a déjà évacué plusieurs milliers de Madurais de l'enfer de la ville de Sampit, où le ministre de la Sécurité Susilo Bambang Yudhoyono a évoqué une "tragédie humaine".

Les Madurais fuient en masse


Soldats indonésiens examinant un
casse-tête dayak après les massacres
Ces violences ne sont pas les premières : en 1999 déjà, au moins 3.000 personnes avaient été tuées dans une région voisine. Et aujourd’hui encore, la haine inter-ethnique menace d’embraser toute la partie indonésienne de l’île. Plus de 15.000 Madurais, terrorisés, se seraient enfuis dans les forêts pour échapper aux tueries - et les violences ont gagné Palangkaraya, la capitale provinciale de Kalimantan centre. Ces massacres interviennent alors que le président Abdurrahman Wahid est en tournée à l'étranger, jusqu'au 7 mars. Lundi, un bataillon d'élite de 650 soldats a été envoyé par le pouvoir à Bornéo pour contenir les violences. Mais, mis en cause dans deux scandales financiers portant sur six  millions de dollars, le président indonésien Abdurrahman Wahid apparaît lui-même fragilisé, et la menace d'une procédure de destitution plane sur sa présidence comme une épée de Damoclès. Ses appels au calme risquent fort de ne pas être entendus. Alors, pour l’heure, la tuerie continue…

Les Dayaks éprouvent depuis longtemps un profond ressentiment envers les Madurais. Les Madurais ont la réputation dans tout l'archipel indonésien d'être extrêmement solidaires entre eux, de travailler dur pour s'imposer. Des centaines de milliers d'entre eux ont quitté les conditions de vie misérables de l'île de Madura pour trouver, ailleurs, une vie meilleure, dans le cadre du programme de "transmigration" - aujourd'hui abandonné - sous le régime de Suharto, et avant même sa mise en place. Ce programme de transfert des habitants des îles les plus peuplées -notamment Java- est aujourd'hui quasi unanimement considéré comme ayant accru les tensions ethniques. La majorité des Dayaks, de leur côté, vivent maintenant dans les villes, vont à l'école, ont accès à l'éducation. Mais ils n'ont pas réussi aussi bien que les Madurais. Une situation qui fait de l’île une véritable poudrière.

"Partout où il y a des Madurais, les Dayaks attaquent"


Un groupe de Dayaks se préparant
à une nouvelle chasse à l'homme 
Une nouvelle fois, il aura suffi d’une étincelle pour que tout dégénère, le 18 février dernier. Depuis, armés de machettes, de couteaux, de lances et de sarbacanes, les Dayaks, dont les ancêtres étaient des chasseurs de têtes, se sont lancés dans une chasse à l'homme contre les Madurais, qu'ils accusent de ne pas respecter les coutumes locales. Les corps mutilés des Madurais sacrifiés, véritables victimes expiatoires sur l’autel de la haine ethnique, ont été abandonnés dans les rues de Sampit, pendant que leurs bourreaux paradaient en exhibant les têtes coupées comme des trophées. "Partout où il y a des Madurais, les Dayaks attaquent", raconte un prêtre travaillant à Sampit, le père Willy Bald Kfaoffer. "Les Dayaks pensent qu'il faut éradiquer les Madurais. Ils m'ont dit qu'il ne rentreraient pas à la maison avant que tous les Madurais aient été chassés".

Par Franck LEFEBVRE le 26 février 2001 à 15:12
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