Le grand écart de Vicente Fox

Par Alexandre ADLER , le 22 février 2001 à 09h23 , mis à jour le 22 février 2001 à 09h43

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur éclaire les défis et les contradictions qui se présentent au président du Mexique.

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"SIDA, médicaments génériques : le tiers-monde en guerre contre les labos"
Cette semaine en couverture de Courrier international

Après la fête démocratique qu’aura été l’élection du président Vicente Fox au printemps 2000, le Mexique entre à présent dans de nouvelles difficultés géopolitiques qui sont celles d’une grande puissance, doublée d’une des sociétés pluralistes les plus actives et les plus dynamiques de la planète. Il dispose en effet d’un "embarras de richesses", pour reprendre l’expression des Hollandais à propos de l’Espagne du XVIe siècle.

Avec son marché intérieur de plus de 100 millions de consommateurs, étendu par un accord de libre-échange aux quelque 45 millions de Centraméricains, le Mexique attire les investissements, notamment dans le secteur manufacturier, lequel peut tabler sur la zone de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada (ALENA), soit le plus grand marché solvable de la Terre après l’Union européenne. Ce système a permis un essor considérable durant les cinq dernières années, n’était la tendance de la monnaie nationale à s’apprécier trop vite, sans progression sensible de la productivité. L’adoption officielle du dollar américain, logique à long terme, ne ferait qu’officialiser et aggraver la situation. A terme, les nouveaux investissements finiront bien par provoquer un choc de productivité, qui rendra la dollarisation plus tenable, grâce à une convergence macroéconomique réelle avec le sud des Etats-Unis. A terme... certes, mais "à long terme, nous serons tous morts", disait déjà Keynes. Et les émules de Keynes sont aujourd’hui dans la rue au Mexique, et exigent des solutions à court terme à des problèmes qui se posent dans le court terme : déséquilibre de la balance des comptes et asphyxie des petites entreprises.

Or, le Mexique, malgré sa forte personnalité nationale, possède un territoire très régionalisé.

Or, le Mexique, malgré sa forte personnalité nationale, possède un territoire très régionalisé. Au Nord, nous sommes dans le pays des éleveurs de bétail, des rancheros et des pétroliers, que peu de chose sépare à présent de leurs cousins "anglos" du Texas. A Monterrey, on vit à l’heure de Houston ; à Chihuahua à celle de Phoenix ; en Basse Californie dans le parc récréatif de la mégalopole de Los Angeles. Les maquiladoras plaquées contre la frontière réalisent la moitié du PIB de la région et, ici, la dollarisation est faite. C’est là que la droite catholique du Parti d’action nationale (PAN) a son fief et on y a élu Vicente Fox parce qu’on voulait élire... George W. Bush, "l’ami véritable" d’un Mexique que Bill Clinton n’a jamais daigné visiter.

Au Sud, au contraire, s’étendent les terres chaudes et fiévreuses de l’indigénat. Elles faisaient partie, avant l’indépendance, d’une vaste région semi-autonome, "l’Audiencia de Guatemala", que le Mexique indépendant ne put pas davantage conserver que le Texas, au Nord. Eclaté en cinq Républiques indépendantes, le Mexique a gardé de ce territoire le Chiapas et les territoires du Yucatán, ainsi que les Etats d’Oaxaca et du Guerrero, qui font la transition avec le centre du pays. Les problèmes y sont ceux du tiers-monde pauvre, avec un contraste qui rappelle celui du Brésil entre São Paulo et les régions déshéritées du Nordeste : précarité de la possession foncière, discrimination sociale et raciale d’Indiens encore regroupés par ethnies. Violences, anomie, pénurie de services publics y sont le lieu commun.

Cette grande région méridionale est donc le lieu d’une anarchie endémique, que beaucoup, depuis la révolution cubaine de 1958, ont voulu transformer en guérilla, depuis les groupes guévaristes au Guerrero dans les années 70 avec l’aide du KGB, les incursions guatémaltèques de Yon Sosa au Yucatán en 1971, jusqu’aux "zapatistes" de Rafael Guillen (le "sous-commandant Marcos") aujourd’hui au Chiapas. Bon ethnologue, "Marcos" a bien compris l’"indianité" profonde du conflit et s’est toujours refusé à sortir trop vite de l’environnement local sans lequel le "zapatisme" ne peut fonctionner que comme kermesse pour bonnes âmes ; bon philosophe, il a critiqué la centralité de la lutte armée chez Guevara en s’inspirant d’une "ligne de masse" qu’il a lue chez Louis Althusser... et Régis Debray : cette ligne n’utilise plus le fusil que comme métaphore d’un mouvement essentiellement revendicatif, bien que subversif d’une légalité qui, il faut bien le reconnaître, n’a jamais fonctionné à San Cristóbal de Las Casas.

Comment donc éviter que le Sud destructuré n’impose son anarchie sur le centre du pays, ou plutôt les deux centres mexicains, où se joue l’avenir du pays, à la fois contre les mafias de la drogue, en développement cancéreux, et les débris corporatistes d’un appareil d’Etat centraliste ?

Comment donc éviter que le Sud destructuré n’impose son anarchie sur le centre du pays, ou plutôt les deux centres mexicains, où se joue l’avenir du pays, à la fois contre les mafias de la drogue, en développement cancéreux, et les débris corporatistes d’un appareil d’Etat centraliste ? Il y a en effet deux centres rivaux, géographiques et politiques, qui se font face. L’un est constitué du Grand Mexico - la plus grande ville du monde -, administré par la gauche jacobine et aztèque du Parti de la révolution démocratique (PRD) de Cuauhtémoc Cardenas, antiaméricaine et émule du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) de la grande époque, qui ne décolère pas de la victoire de Fox. Cette gauche souhaiterait réaffirmer une personnalité mexicaine forte en Amérique latine et restaurer l’Etat fédéral, en soutenant prioritairement les revendications syndicales des secteurs protégés, tout en se faisant volontiers en paroles l’avocat des pauvres du Sud. L’autre centre, basculé vers l’océan Pacifique, est constitué par les vieux Etats mixtèques et catholiques autour de Guadalajara, les Etats du Michoacan, du Jalisco, et jusqu’au Sinaloa ; fief traditionnel des mariachis, ces petits éleveurs qui ont créé le folklore mexicain, de la tequila, du métissage actif antiaztèque des peuples alliés dès la conquête des Espagnols et des jésuites, ce Centre-Ouest d’où provient Fox est traditionnellement décentralisateur et conservateur face à Mexico.

Pour Fox, la stabilité politique passe par l’alliance fortement régionalisée avec une certaine gauche, plus sociétale, plus libérale en économie, hostile à l’alliance passée dans les années 30 entre les grands syndicats, le Parti communiste mexicain et l’appareil d’Etat révolutionnaire, issu de l’armée de la guerre civile. Cette gauche ne peut être que catholique elle aussi, et touchée par la théologie de la libération. Voici pourquoi Fox doit réussir son dialogue avec Marcos. Sans reconversion pacifique des zapatistes, il ne pourra pas longtemps faire le grand écart entre ses bases entrepreneuriales de droite et l’intelligentsia sociale-libérale de la capitale. A terme, c’est tout le projet de la démocratisation mexicaine qui en serait durablement affecté.

Par Alexandre ADLER le 22 février 2001 à 09:23
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