© INTERNELa présence à Paris du mollah de la Santé, après un passage prosélytique en Allemagne, n'avait pas qu'un but touristique.
Les habitants de Romainville, en banlieue est de Paris, l'ignorent sans doute. Un coquet pavillon blanc, aux rideaux éternellement baissés, abrite pourtant depuis mardi un des dignitaires les plus illuminés du régime taliban, au pouvoir en Afghanistan. Selon nos informations, mercredi soir, une réunion informelle, réunissant le mollah Abbass, ministre de la Santé, et quelques afghans expatriés, s'est même tenue dans le salon de cette modeste maisonnée, achetée il y a plus de dix ans par le chef de guerre Gubuldin Hekmatyar — l'homme qui avait fait pleuvoir des bombes sur Kaboul pour en déloger le gouvernement légitime en 1996, ouvrant un boulevard aux obscurs "étudiants en théologie" pachtouns, au pouvoir depuis. Mais la présence à Paris du mollah de la Santé, après un passage prosélytique en Allemagne, n'avait pas qu'un but touristique.
Un ministre éminent, aux idées claires
Malgré l'interdiction formelle qui a été faite aux dignitaires taliban de se rendre à l'étranger, selon nos informations le directeur du bureau Asie du ministère français des Affaires étrangères a reçu le mollah Abbass, mercredi après-midi à Paris. Cette rencontre, qualifiée de purement "technique", avait officiellement pour but de faciliter le travail des ONG françaises en Afghanistan. Interrogé par tf1.fr, le Quai d'Orsay précise que c'est "à la demande de mollah Abbass" qu'un rendez-vous très discret, dont on ne connaîtra ni l'heure ni le lieu, a été organisé. Quant au viol de la résolution 1333 du Conseil de sécurité, le service de presse du Quai renvoie sur le fait que "le porte-parole s'était déjà exprimé sur le sujet", en octobre, lors d'une autre visite d'un responsable taliban à Paris. Avant le vote des sanctions de l'ONU, toutefois. Le porte-parolat du ministère s'est quand même fendu d'une réprimande, estimant que "tant que les taliban n'auront pas réalisé de progrès substantiel dans [les domaines des droits de l'homme, de la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue et de négociations de paix], la communauté internationale et l'opinion publique, notamment française, leur resteront hostiles".
LA RESOLUTION 1333 Depuis 1999 et le vote de la résolution 1267, Kaboul faisait déjà l'objet d'un volet de sanctions de la part de l'ONU, un embargo aérien et un gel des avoirs taliban à l'étranger avait déjà placé les "étudiants en théologie" du mystérieux Mollah Oumar à la marge du concert des nations. Depuis l'adoption de la résolution 1333, c'est un embargo sur les armes à l'encontre des seuls taliban, la fermeture des bureaux de représentation à l'étranger, l'interdiction de voyager pour les dignitaires du régime et le renforcement de l'embargo aérien qui avaient été adoptés. Le Conseil avait, de plus, "exigé" que les miliciens pachtouns livrent Oussama Ben Laden aux juridictions qui le réclament et la fermeture des camps d'entraînement terroristes sur leur territoire. |
Des ONG embarrassées ou désengagées
Un responsable de l'ONG Solidarités participait au rendez-vous avec le mollah qui estime que les femmes n'ont pas à être soignées. Joint par téléphone mercredi après-midi par tf1.fr, Pierre Salignon, de Médecins sans frontières, s'est dit quant à lui "absolument pas solidaire" de cette rencontre discrète, réaffirmant que si le mollah Abbass voulait rencontrer les ONG, "ce serait à Kaboul et pas ailleurs". Médecins du Monde, interrogés par tf1.fr, dit n'avoir "pas été mis au courant" de la visite du ministre taliban et confirme ne pas y participer. Même ignorance du côté du bureau parisien de l'ONU, qui renvoie la balle sur les pays membres du Conseil de sécurité.
La résolution 1333, présentée par les Etats-Unis et la Russie, a été adoptée dans la soirée du mardi 13 décembre par 13 voix pour et 2 abstentions.
Officiellement, les sanctions drastiques imposées en décembre au régime taliban par l'ONU avaient pour but de les contraindre à mettre fin à leur soutien au terrorisme. Il est en effet de notoriété publique que les obscurs croisés de l'Islam de Kaboul abritent le prince saoudien Oussama Ben Laden, fournissent de la chair à canon pour des groupes armés en Tchétchénie ou en Algérie, soutiennent les Jihad là où elles frappent. La résolution 1333, présentée à New York par les Etats-Unis et la Russie, a été adoptée dans la soirée du mardi 13 décembre 2000 par 13 voix pour et 2 abstentions, celles de la Chine et de la Malaisie. Sous couvert de réprimer les activités de réseaux terroristes internationaux, ce vote marquait en réalité un choix clair de la communauté internationale, après plus d'un an de tergiversations : le régime taliban n'était désormais pas un régime comme les autres. Le Quai d'Orsay sait manifestement s'accommoder des engagements internationaux de la France. Mais c'est un crève cœur, on vous dit.
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