Sharon, le retour de l’ancien

Par Alexandre ADLER , le 01 février 2001 à 11h02 , mis à jour le 01 février 2001 à 11h22

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur brosse un portrait singulier d'Ariel Sharon.

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"Israël : Sharon, un Premier ministre dangereux ?"
Cette semaine en couverture de Courrier international

 

On aura donc vu le retour d’Ariel Sharon et de Shimon Pérès au premier plan, au détriment de Benyamin Nétanyahou et d’Ehoud Barak. Tout se passe comme si l’opinion israélienne avait vécu l’échec du processus de paix comme celui d’une génération et avait appelé à la rescousse la précédente, mieux trempée dans les grandes épreuves. Non pas que Barak ait manqué de courage, ni dans ses fonctions militaires de chef du service Action (la Sayeret Matkal, ou commando de l’état-major), ni dans son bref passage à la tête du pays ; non pas que Nétanyahou, qui demeure très populaire, comme le redeviendra Barak sans doute, ait manqué d’à-propos - lui qui, élu sur un programme de rejet du processus d’Oslo, a fini par évacuer Hébron plus qu’à moitié et par signer dans les mains de Clinton, à Wye Plantation, en 1998, une promesse de vente à Yasser Arafat qui aboutissait à l’Etat palestinien et qui a fait éclater le Likoud.

Mais l’un comme l’autre sont des Israéliens de la nouvelle génération, un pied sur l’accélérateur et l’autre... en Amérique. L’un est un républicain "bushiste", l’autre un démocrate "clintonien", et, dans le fond, leur consistance idéologique est presque nulle. Nétanyahou a été persécuté par un père idéologue aigri qui était franchement de droite : à mesure que "Bibi" s’émancipait de cette tutelle, il a tendu à n’être plus grand-chose ; Barak vient du kibboutz et de l’armée, il est vaguement de gauche.

Mais l’explosion du processus de paix, depuis septembre 2000, a ramené brutalement tout le peuple d’Israël à la Grande Epoque : celle où Nasser commandait à la rue arabe des émotions qui pouvaient déboucher sur la guerre ; celle où Arafat incarnait encore le combat d’une nation en formation, du Nil à l’Euphrate, du Caire à Bagdad ; celle où le premier choc pétrolier matérialisait en quelques jours la dépendance de l’Occident vis-à-vis de la véritable richesse arabe et engageait l’Europe entière, guidée par la France (et en sous-main le Royaume-Uni), vers un renversement définitif de ses alliances en Orient.

Quant à "Arik" Sharon, brillant et brutal officier parachutiste, il était également un protégé de Dayan et de Ben Gourion, et un compagnon de route du Parti travailliste.

A cette époque-là, Israël était en état de guerre pour de bon, les partis principaux (qui n’étaient ni religieux comme le Chass, ni ethniques comme Israël Ba’Alya, le parti des immigrants russes) avaient une identité forte et concordaient pour affirmer que l’Etat juif ne dépendait de personne, pas même de ses alliés que l’on craignait encore réticents, même les Etats-Unis. Shimon Pérès, directeur général du ministère de la Défense dès les années 50, devint le dauphin désigné de David Ben Gourion, aux côtés de Moshe Dayan. (Mais, à l’époque, un militaire n’était pas censé faire une carrière politique au sommet : Moshe Sharett, Levi Eshkol, Abba Eban, Golda Meir ou Menahem Begin n’avaient pas porté l’uniforme.) Quant à "Arik" Sharon, brillant et brutal officier parachutiste, il était également un protégé de Dayan et de Ben Gourion, et un compagnon de route du Parti travailliste. Il partit à la retraite en 1973 et fut rappelé du cadre de réserve pour la guerre du Kippour, ce qui lui permit, au lieu de diriger l’état-major, où il avait été remplacé, de prendre en main le front sud face à l’Egypte et de remporter la plus difficile bataille de l’histoire d’Israël : le franchissement du canal de Suez, la percée en terre d’Afrique, l’encerclement de la 15e armée égyptienne.

Devant un monde qui vacille, où les start-up s’effondrent à la Bourse, les démocrates sont battus à Washington et les Arabes ne veulent toujours pas, derrière un Arafat requinqué, reconnaître à Israël un droit inaliénable à l’existence, les sondages le montrent, Sharon et Pérès sont à égalité, mais aussi, une génération, une posture, qui leur est paradoxalement commune, est plébiscitée.

Mais Arik Sharon doit aussi savoir qu’il est depuis plusieurs mois le candidat des Arabes opposés au processus de paix. Ce n’est pas seulement un Barak parfois maladroit et obscur dans ses propos qu’Arafat a voulu humilier et sortir de la scène. Le président de l’Autorité palestinienne vient de réitérer le même geste avec Shimon Pérès, à Davos, s’abstenant tout juste pour l’instant d’accuser Israël d’avoir provoqué la maladie de la "vache folle". Sharon sera universellement présenté comme "le boucher de Sabra et de Chatila", ce massacre de Palestiniens au Liban qui fut opéré, avec son consentement tacite et opérationnel, par deux hommes, Elie Hobeïka et Dib Anastase, qui sont entre-temps devenus les affidés chrétiens les plus proches du pouvoir damascène et de la famille Assad. Mais, Israël étant une démocratie, Sharon fut puni quand ses alliés d’un jour étaient récompensés par la Syrie. Et cette punition méritée sera brandie tout de suite pour invoquer un isolement total d’Israël, par ceux qui, dans le monde arabe, ont voulu en arriver là, sans aucun doute pour ébranler durablement la présence américaine dans la région, bien plus encore que pour rétablir un cordon sanitaire autour d’Israël.

Il souhaite évidemment gouverner dans une formation d’union nationale et a même indiqué que Barak ferait, à ses yeux, un excellent ministre de la Défense.

Une seconde fois, le destin vient donc investir cet homme de responsabilités considérables et presque étranges. Sharon, ministre des Affaires étrangères de Nétanyahou en 1996-1997, a joué un rôle positif dans l’évacuation d’Hébron. Il souhaite évidemment gouverner dans une formation d’union nationale et a même indiqué que Barak ferait, à ses yeux, un excellent ministre de la Défense. Il a à l’esprit une évacuation unilatérale de la Cisjordanie et a indiqué qu’il ne chercherait pas à reprendre les villes palestiniennes. Mais il s’est toujours refusé à serrer la main d’Arafat, ce qui aujourd’hui devient de moins en moins indispensable.

Si Sharon n’a rien oublié de l’expédition de Beyrouth, il sera la figure complémentaire d’un Arafat revenu à sa rhétorique d’antan. Si Sharon a percé à jour la subtile équation qui le fait roi dans un temps si assombri, il peut donner à Israël les moyens de la résistance aujourd’hui qui seront ceux de la paix de demain, avec un monde arabe où la nécessité d’accepter Israël et un plan très semblable à celui proposé par le président Clinton s’imposeront au bout du compte.

Par Alexandre ADLER le 01 février 2001 à 11:02
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