Afghanistan : questions autour de la razzia des taliban sur les bouddhas de Bamiyan

Par Léonard VINCENT , le 09 mars 2001 à 11h26 , mis à jour le 09 mars 2001 à 11h44

Une agence privée proche du régime taliban, basée au Pakistan, affirme que la tête du plus grand bouddha de Bamiyan a été détruite. Alors qu'un seul témoin oculaire a indirectement attesté de la véracité de cette information, plusieurs questions se font jour sur l'étrange campagne de vandalisme du mollah Omar.

afghanistan bouddha bamiyan © INTERNE

Les journalistes sont empêchés de se rendre sur place et les villageois des alentours ont été soigneusement tenus à l'écart par les miliciens islamistes.

Lorsque les taliban prennent en 1998 la vallée de Bamiyan pour la première fois, leurs miliciens forent les statues et y placent de la dynamite. Le plus petit des bouddhas est alors endommagé par les étudiants en théologie pachtounes, son visage et ses épaules étant détruits, avant que des négociateurs occidentaux ne stoppent in extremis cette première campagne de chantage international. Les tirs de roquettes avaient cessé. Vendredi, une agence de presse privée, basée au Pakistan, baptisée Afghan islamic press, affirme que les taliban ont détruit la tête du plus grand des bouddhas de Bamiyan. Sans qu'aucun témoin n'ait encore vérifié l'information, les rares journalistes étant empêchés de se rendre sur place et les villageois des alentours ayant été soigneusement tenus à l'écart par les miliciens islamistes.

Mohamed Ashraf Nadeem, un porte-parole du commandant Ahmed Shah Massoud qui se trouve à Dara-i-Souf, à 150 kilomètres au nord-ouest de Bamiyan, a toutefois déclaré que les les deux bouddhas géants de Bamiyan ont bien été "réduits en morceaux et sont complètement détruits" en citant "un témoin oculaire" venant de Bamiyan qui aurait assisté jeudi soir à leur dynamitage.

Un précédent circonscrit par le dialogue

En 1998, c'est la Société pour la préservation de l'héritage culturel afghan (SPACH), représentée par un membre de son conseil exécutif, également chargé des affaires afghanes au Quai d'Orsay, qui avait réussi à stopper les tirs de roquettes. Nul ne connaît aujourd'hui les contreparties promises par Jean-Yves Berthault aux mollahs taliban. Toujours est-il qu'en décembre 2000, lorsque le Conseil de sécurité de l'Onu a mis aux voix la résolution 1333, sanctionnant durement le régime taliban, la France a présenté trois amendements assouplissant le texte. Pour des raisons strictement humanitaires et pragmatiques, assurait alors la diplomatie française, sans doute soucieuse de ne pas enfermer les taliban dans leurs ténèbres.

C'est en ce sens que l'envoyé spécial de l'Unesco, Pierre Lafrance, président du conseil exécutif du SPACH et ancien ambassadeur de France au Pakistan, se démène, entre Islamabad et Kandahar, pour faire fléchir les ministres du mystérieux mollah Omar. Ayant rencontré l'ambassadeur taliban au Pakistan, il avait fait part d'une "petite lueur d'espoir". Le dignitaire afghan basé sur le territoire du "protecteur" pakistanais lui avait alors affirmé que le vandalisme à grande échelle sur les bouddhas de Bamiyan n'avait pas encore commencé. Il reste que pour l'heure, rien n'a définitivement fait plier les taliban. Jeudi, le ministre des Affaires étrangères taliban, Wakil Ahmed Mutawakel, a réaffirmé que le décret du chef suprême était "irréversible" et qu'il "serait appliqué", malgré les protestations des grands pays du monde et les pressions inefficaces des organisations internationales.

Des doutes sur la motivation idéologique du mollah

La campagne de destruction de l'art pré-islamique servirait de couverture à un trafic lucratif du patrimoine culturel afghan.

Selon des informations recueillies par tf1.fr, certains membres de l'opposition afghane présents au Pakistan soupçonnent cette très médiatique razzia idéologique de masquer des objectifs plus terre-à-terre. La campagne de destruction de l'art pré-islamique, surgie ex nihilo trois mois après le vote de la résolution 1333, servirait de couverture à un trafic lucratif du patrimoine culturel afghan, dont les taliban ne peuvent, en l'état, tirer aucun profit. Interrogé par Radio France Internationale le 2 mars, l'ambassadeur afghan en Iran ne voit rien de religieux dans cette décision : "Elle couvre un trafic organisé d'antiquités", affirme-t-il sans ambages. De son côté, le commandant Massoud, dont les soldats se trouvent à une trentaine de kilomètres des bouddhas, croit à la réalité des déprédations. Sans se prononcer toutefois sur l'ampleur du désastre. Il va même plus loin, en affirmant à RFI qu'il s'agit pour les taliban de "détourner l'attention" de l'offensive qui se prépare dans leurs rangs, au nord de la capitale, Kaboul.

Ce pays, plongé dans l'obscurité du régime taliban, fait une fois de plus la démonstration qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Par Léonard VINCENT le 09 mars 2001 à 11:26
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience