Bush n'est pas celui qu'on croit

Par Alexandre ADLER , le 08 mars 2001 à 16h48 , mis à jour le 07 mars 2001 à 17h24

Comme chaque semaine, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Ce jeudi, le chroniqueur décrit les luttes d'influence déjà violemment à l'oeuvre dans le gouvernement américain.

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"Irak, Asie, bouclier antimissiles : la nouvelle hégémonie américaine"
Cette semaine en couverture de Courrier international

Comme les temps changent peu en Amérique ! En 1960, un jeune et sémillant sénateur du Massachusetts avait été élu président, d’une très courte tête, en battant le vice-président sortant, dont l’expérience gouvernementale était déjà considérable. Au recomptage des voix, il apparut même que le vice-président en question, Richard Nixon, avait remporté le suffrage populaire, mais moins nettement qu’Al Gore en l’an 2000.

John Fitzgerald Kennedy avait un père, Joseph Kennedy, qui, à défaut de devenir président lui-même, avait joué un rôle majeur dans la politique américaine, comme ambassadeur à Londres, où il seconda fidèlement la politique munichoise de Chamberlain, puis après que Winston Churchill s’en fut débarrassé, à l’été1940, comme inspirateur de la politique isolationniste pro-hitlérienne aux côtés d’Henry Ford, Charles Lindbergh et, dans les coulisses, Douglas MacArthur. Interdit de politique après1945, il avait poussé ses deux fils, JFK et Bobby, et ceux-ci avaient commencé, tous démocrates qu’ils fussent, à emboîter le pas à McCarthy dans la chasse aux communistes.

C’est principalement pour cette raison que la consternation régnait dans l’intelligentsia de gauche et que beaucoup fondaient davantage d’espoir sur le défenseur populiste des syndicats et adversaire déclaré de la ségrégation qu’était devenu Lyndon Johnson.

Les deux fils Kennedy émancipés allaient s’attaquer aux plus vieux amis de leur père, la Mafia, et donner des signes de leur disponibilité pour négocier à Cuba et au Vietnam. Au bout du chemin, deux meurtres violents, à cinq ans d’écart.

Très vite aussi, une situation internationale très tendue happait le nouveau président. Kennedy avait fait campagne sur le "missile gap", l’avance que l’Union soviétique aurait accumulée en matière de missiles et qu’une grosse augmentation du budget de la défense se proposait de combler. Mais les "old boys" proches de Joe Kennedy — tel le directeur de la CIA, Allan Dulles, ancien avocat du cabinet Crowne spécialisé dans les relations d’affaires avec l’Allemagne nazie et, lui aussi, "isolationniste" de la plus belle eau avant 1941— pensaient que ce jeune godelureau de John Fitzgerald les suivrait bien docilement : par exemple, dans cette tentative de débarquement à Cuba, la baie des Cochons, où ils pensaient entraîner le jeune président. Kennedy couvrit l’opération, dont le détail lui avait été caché, puis, avec l’appui de conservateurs sérieux et retenus, Dean Rusk, son secrétaire d’Etat républicain, Robert MacNamara, son ministre de la Défense, et Mac George Bundy, le chef du Conseil de sécurité (NSC), il s’engagea dans l’épuration de fond en comble de la CIA et du Pentagone, envoyant à la retraite Allan Dulles et le général Lansdale au Sud-Vietnam, lançant Maxwell Taylor à l’assaut de la doctrine stratégique officielle qui plaisait tant aux industriels de la défense. Entre-temps, Joe Kennedy avait connu l’hémiplégie et s’était tu pour de bon. Les deux fils émancipés allaient s’attaquer aux plus vieux amis de leur père, la Mafia, et donner des signes de leur disponibilité pour négocier à Cuba et au Vietnam. Au bout du chemin, deux meurtres violents, à cinq ans d’écart.

On nous dit depuis Hegel que la répétition en histoire nous fait passer de la tragédie à la comédie. Il y a bien sûr du burlesque chez George W., du Louis de Funès chez Dick Cheney, alternant apoplexies autoritaires — le vice-président veut présider tous les comités restreints consacrés aux affaires stratégiques pour bloquer Powell et Candy Rice — et séjours à l’hôpital. Il y a sans doute du dérisoire dans les rodomontades de Saddam Hussein, en comparaison des menaces très concrètes de Khrouchtchev et de Mao, qui cessaient à peine d’être alliés. Mais il y a surtout une trajectoire comparable : un jeune président, qui est un héritier cherchant à s’émanciper d’un lourd conditionnement parental, prend la mesure de l’excès et des dangers du programme d’un certain establishment qui l’a fait roi. Le conflit se noue rapidement. Cheney et Rumsfeld sont des vieux chevaux de retour de la droite nixonienne, déjà au pouvoir sous Gerald Ford. Ce ne sont pas de grands technocrates mais des parlementaires retors qui ont peu à peu acquis une teinture professionnelle à force de négocier (toujours à la hausse) des budgets militaires. Racistes dans leur jeunesse — comme le prouvent abondamment les votes du député Cheney en matière de ségrégation — , ils prennent moyennement au sérieux les deux Noirs qui leur sont opposés : comme dans tout bon scénario hollywoodien, il faut bien qu’ils figurent, mais très vite les décisions ne devraient pas être pour eux. Powell, en particulier, est mal vu pour sa timidité incontestable à engager les forces armées, de l’Irak à la Bosnie. Mais ce sont Cheney et Rumsfeld qui nourrissent fuites intéressées et informations hostiles en direction… de la presse démocrate (Newsweek) pour faire pression sur le secrétaire d’Etat et l’écœurer peu à peu. Or le Président (et son frère Job, gouverneur de Floride) ne l’entend pas de cette oreille ; pour George II, Powell est vraiment le chef de la politique étrangère et Candy Rice est pour de bon sa collaboratrice la plus proche. Mieux, George II, lui, n’est pas raciste : il croit à un Parti républicain où les Noirs de la classe moyenne se sentiront chez eux, ainsi que les Hispaniques en voie d’assimilation.

Pour George II, Powell est vraiment le chef de la politique étrangère et Candy Rice est pour de bon sa collaboratrice la plus proche. Mieux, George II, lui, n’est pas raciste : il croit à un Parti républicain où les Noirs de la classe moyenne se sentiront chez eux, ainsi que les Hispaniques en voie d’assimilation.

Soixante-huitard, même très atténué, il n’est pas bluffé par les rodomontades de Cheney et de Rumsfeld. Son oncle Prescott, qu’il aime beaucoup, passe sa vie en Chine à discuter avec les dirigeants de Pékin; il l’a déjà convaincu de ne pas tout miser sur le Japon. Son ami Vincente Fox, le président du Mexique, l’a décidé à ne pas accroître l’embargo sur Cuba.

Le temps est proche où une explication géostratégique globale va se dérouler à la Maison-Blanche. Celle-ci pourrait réserver bien des surprises à ceux qui imaginent que la réaction la plus noire domine la politique étrangère des Etats-Unis. Le général Powell a toujours dans son bureau l’affiche d’un fort beau film qui retrace avec émotion le sacrifice d’un régiment nordiste entièrement composé d’anciens esclaves volontaires pendant la guerre de Sécession: ce n’est pas un oncle Tom qui obéit à des industriels de la défense. Candy Rice a également davantage de caractère et de compétence que tout le Pentagone réuni (qui aurait osé écrire une thèse sur les commissaires politiques dans l’armée tchèque, dont je conserve un précieux exemplaire dans ma bibliothèque ?) et George II n’est plus un petit garçon au service de son père ou de Dick Cheney.

C’est sans doute là le nœud gordien de toute la politique de cette présidence, qui décidément trouve très tôt ses véritables marques.

Par Alexandre ADLER le 08 mars 2001 à 16:48
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