L'Europe n'en a pas fini avec l'extrême droite

Par Alexandre ADLER , le 29 mars 2001 à 14h24 , mis à jour le 28 mars 2001 à 15h48

Comme chaque semaine, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Ce jeudi, le chroniqueur brosse le portrait de la nouvelle extrême-droite européenne et de son éternel retour en politique.

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"Contre les Etats, contre les multinationales : la résistance Internet"
Cette semaine en couverture de Courrier international

Echec de Jörg Haider à Vienne, embarras récurrent de Silvio Berlusconi face aux sorties de son allié régionaliste Umberto Bossi, affaissement des deux partis néofascistes de Le Pen et de Mégret, stagnation d’une extrême droite allemande qui sera bientôt frappée par la répression judiciaire organisée par le ministre de l’Intérieur social-démocrate Otto Schilly. Le XXIesiècle assurément commence plutôt mal pour l’extrême droite européenne, qui ne bénéficie plus du tout des vents favorables des années 1990.

Il est vrai que la conjoncture se prête moins à son essor: le chômage a commencé à diminuer partout et, par conséquent, l’immigration fait moins peur. La mondialisation devient un phénomène mieux accepté dans la mesure où les grandes restructurations de l’industrie sont à présent derrière nous. Dans le même temps, le climat de mise en accusation du communisme, qui avait atteint son apogée après la chute du mur de Berlin, est à présent en pleine régression. L’air du temps est moins bon conducteur pour la réhabilitation du fascisme, sous tous ses oripeaux.

L’air du temps est moins bon conducteur pour la réhabilitation du fascisme, sous tous ses oripeaux.

Mais on peut lire l’équation dans les deux sens. Car, si Haider perd aux municipales de Vienne le quart de ses voix, il demeure, avec 20%, le porte-parole du second parti de la capitale autrichienne derrière les sociaux-démocrates, mais devant ses partenaires démocrates-chrétiens de l’ÖVP; Mégret conserve ses fiefs provençaux et demeure en embuscade pour l’après-Gaudin à Marseille, ainsi que pour l’après-Le Pen dans toute la France. Le Vlaams Blok ne donne aucun signe de régression en Belgique; et la victoire programmée de Berlusconi en Italie redonnera à Bossi et compagnie, sans parler de Fini et de son Alliance nationale moins assagie qu’elle ne le prétend, légitimité et emplois publics, à l’échelle de l’Italie. Enfin, en Scandinavie comme en Allemagne, une extrême droite sociétale pallie les faiblesses de l’extrême droite politique… Dans toute l’Europe continentale, l’extrême droite est là pour rester un facteur permanent de notre vie politique.

Aussi le vrai problème dans les prochaines années sera-t-il d’organiser la coexistence avec un courant d’extrême droite durablement présent dans les Parlements nationaux et au Parlement européen. La voie de l’interdiction policière ne semble en effet guère envisageable. Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, il apparaissait au contraire vraisemblable que l’extrême droite disparaîtrait en tant que telle sous le poids de l’opprobre pour les crimes hitlériens auxquels elle avait été partout associée avec des intensités diverses.

Cette perception était fausse: à mesure que la guerre s’éloignait, l’extrême droite récupérait ici ou là des marges importantes de légitimité, le plus souvent à la faveur de la guerre froide. Il est également vrai que l’extrême droite a jusqu’ici maintenu partout dans les faits une stratégie que l’on peut qualifier en première approximation de périphérique. Fini les marches sur Rome, les batailles de Berlin, les lâchers de parachutistes sur Paris: la droite dure a oublié Malaparte et renoué avec le corporatisme et le régionalisme. Foin de conspirations paramilitaires, le populisme fascisant se moule aujourd’hui dans la recherche des racines, le localisme exacerbé et la défense du métier d’autrefois contre les avancées de la technologie. Il s’agit de la même mutation qui affectait voilà un siècle la droite monarchiste française avec le tournant de l’Action française: Maurras et les siens, connaissant la solidité des nouvelles institutions républicaines, inventaient la société civile, le "pays réel" opposé au "pays légal", comme terrain d’investissement d’une démocratie encore élitaire.

La droite sociale-chrétienne est en effet morte, avec son corporatisme bon enfant et ses valeurs familiales.

De même, aujourd’hui, la nouvelle extrême droite prend la mesure de la puissance des nouvelles institutions européennes et cherche à les investir en suscitant de grands mouvements d’en bas: en France, Villiers et Mégret se maintiennent assez bien comme caciques régionaux @et même régionalistes. Qu’est-ce que Haider, sinon avant tout le leader d’une région frontalière, la Carinthie, et le porteur d’une sorte de discours métarégional autrichien, à l’échelle du monde allemand tout entier! Quant à Bossi, il rassemble derrière lui les régionalistes, mais aussi la véritable extrême droite dure du nord de l’Italie. Cette combinaison du local, du vertical et du hiérarchique, cette alliance des terroirs et des professions, réussit notamment là où une droite classique bien enracinée se trouve contrainte, tout comme la gauche avec les services publics, de sacrifier certaines rentes et certaines protections à l’avancée de l’économie de marché juridifiée. (On pense en France à la réforme des tribunaux de commerce.) Autrement dit, si aux marches sur Rome d’autrefois devait répondre l’antifascisme — bien usé aujourd’hui — de l’affrontement violent, c’est sur le terrain des lieux de vie et de travail que se feront les équilibres politiques de demain entre avant-gardes démocratiques et populistes. Cela ne sera pas toujours facile, ni pour les uns ni pour les autres: l’extrême droite populiste ne fait guère recette en Catalogne, en Bretagne, à Berlin — ni, semble-t-il, à Paris. Mais, dans les grands ports où aboutissent les mouvements migratoires les plus divers (Anvers, Rotterdam, Marseille, Trieste), les petites communautés traditionalistes riches et repliées sur elles-mêmes (Alsace, Alpes, Suisse, Carinthie), les zones de friche industrielle (Allemagne de l’Est) et les quartiers insécurisés des métropoles, le combat culturel est engagé: son issue ne se traduira pas par une prise de pouvoir de l’extrêmedroite à l’échelle de l’Europe, mais bien plutôt par l’identité de la droite classique dans vingt ans. La droite sociale-chrétienne est en effet morte, avec son corporatisme bon enfant et ses valeurs familiales. Du combat contre l’extrême droite dépend que son successeur principal soit un parti libéral social européen ou au contraire un parti populiste substantiellement autoritaire, à l’échelle du continent tout entier. Ce n’est pas là un enjeu facile.

Par Alexandre ADLER le 29 mars 2001 à 14:24
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