Insurrection larvée en Ukraine

Par Léonard VINCENT , le 14 mars 2001 à 15h55 , mis à jour le 13 mars 2001 à 16h38

Une manifestation de masse s'est déroulée aujourd'hui à Kiev, capitale de l'Ukraine. La contestation monte, tant dans l'opposition politique que dans la population, exigeant la démission du président Léonid Koutchma. Celui-ci, obstiné, refuse tout dialogue et pourrait se retrouver face à une insurrection populaire.

Photo : Serguei Supinski (AFP) © INTERNE

Les charges des forces de sécurité les avaient repoussés, faisant saigner quelques blessés dans leurs rangs.

Ils sont revenus à la charge. Armés de barres de fer, lançant des briques sur les cordons de police, dix mille Ukrainiens ont marché, vendredi dernier, sur le palais de la présidence de Kiev, bien décidés à faire le siège du pouvoir jusqu'à ce que le président Léonid Koutchma démissionne. Le matin, ils s'étaient pacifiquement massés sur la place centrale de la capitale pour conspuer le régime et dénoncer son caractère policier et corrompu. Les tirs des grenades lacrymogènes et les charges des forces de sécurité les avaient repoussés, faisant saigner quelques blessés dans leurs rangs. Ainsi, l'après-midi même, ils sont revenus à la charge.

L'opposition avait appelé ses dizaines de milliers de partisans à descendre une nouvelle fois dans les rues de Kiev, mercredi, pour marcher à travers le centre-ville en exigeant le départ de celui dont même les conseillers admettent désormais qu'il a commis de "sérieuses erreurs". Libéral modéré à ses débuts, indéfectible soutien du président russe Vladimir Poutine, Léonid Koutchma a laissé dériver son régime dans la corruption et l'ultra-répression, un travers qui a atteint son point culminant cet hiver. Ils n'étaient pourtant que quelques milliers, la plupart des Ukrainiens craignant désormais les arrestations et les brutalités dont ont été l'objet les précédents protestataires. Une centaine d'entre ceux qui étaient descendus dans la rue, mercredi, ont symboliquement "offert" un verre de sang humain, rempli goutte à goutte par chacun d'entre eux, au président de la République, en le déposant devant les ministère de l'Intérieur durant le passage du cortège.

L'affaire Gongadzé a achevé le régime

"C'est l'agonie d'un régime", a commenté le chef du Parti socialiste Olexandre Moroz, l'un des chefs de file de la contestation. C'est lui qui en novembre dernier, avait rendu publiques les cassettes audio secrètement enregistrées par un officier de la garde présidentielle, où une voix que d'aucuns identifient comme étant celle du président suggère de "faire enlever par des Tchétchènes" le journaliste Gueorgui Gongadzé. Quelques jours après avoir disparu, ce jeune directeur d'un journal indépendant publié sur l'Internet a été retrouvé décapité et carbonisé, dans une zone déserte de la campagne ukrainienne. "Pendant les premiers mois de l'enquête, les autorités ont tout fait pour que l'on ne sache pas la vérité", rappelait le mois dernier Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, après avoir dirigé une mission d'information sur l'affaire Gongadzé.

Un sondage indique que pas moins de 53% des Ukrainiens ne font "pas du tout confiance" au chef de l'Etat

Un sondage indépendant indiquait au mois de février que pas moins de 53% des Ukrainiens ne faisaient "pas du tout confiance" au chef de l'Etat. L'unanimité s'est peu à peu faite contre Koutchma, ses collaborateurs et ses partisans, ralliant une coalition hétéroclite de démocrates anti-libéraux, de communistes, de défenseurs des droits de l'Homme et d'ultra-nationalistes.

Koutchma se veut légitimiste

De son côté, Léonid Koutchma insiste : il ne démissionnera pas. Refusant obstinément tout dialogue avec l'opposition, le président ukrainien ne voit dans la contestation populaire qu'une machination politique, une "provocation à grande échelle", effectuée par des "professionnels" avides de "beaucoup d'argent", qui le rendait "malade du cœur ces derniers temps". "J'ai été élu par plus de 16 millions de personnes, répétait-il récemment dans une interview au magazine allemand Focus. Que dois-je leur dire ? Que 3.000 manifestants m'ont poussé à me retirer ?"

Par Léonard VINCENT le 14 mars 2001 à 15:55
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