Le jeu dangereux du Pakistan

Par Alexandre ADLER , le 22 mars 2001 à 09h43 , mis à jour le 22 mars 2001 à 10h22

Comme chaque semaine, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Ce jeudi, le chroniqueur revient sur les périlleuses manipulations pakistanaises en Afghanistan.

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"Afghanistan : enquête sur le martyre d'un peuple"
Cette semaine en couverture de Courrier international

Ne perdons pas de temps à invectiver les talibans. Personne n’avait besoin de la destruction des bouddhas géants de Bamiyan pour savoir que ce régime était l’un des plus sombres de la planète, sans doute le plus cruel (mais pas le plus meurtrier, les cousins islamistes du Soudan ont causé la mort de plus de 1 million d’Africains du sud de leur pays ; ils n’ont pour l’instant pas de concurrents). La vie qui est imposée à ce qu’il reste de population semi-moderne à Kaboul et à Herat est un cauchemar. Plus grave encore, les chiites hazaras du centre du pays - où se trouvent les bouddhas de Bamiyan - sont, depuis leur soumission au pouvoir de Kaboul, l’objet d’une persécution qui pourrait bien à tout moment virer au massacre pur et simple. Seul le jeu du chat et de la souris que militaires pakistanais et dignitaires saoudiens pratiquent avec leurs homologues de Téhéran préserve pour l’instant cette communauté otage, sans doute du pire. Avec leur type physique mongol et leur orientation politique pro-iranienne, les Hazaras feraient pour les talibans de parfaites victimes expiatoires, et on sait bien qu’ils en cherchent régulièrement.

Pour le reste, le vandalisme révolutionnaire est hélas un phénomène récurrent des extrémismes parvenus à la limite de leur pouvoir : la résistance du réel, comme une force de frottement, attise un désir nihiliste d’anéantissement du passé pour faire toute sa place au délire futuriste. La touche spécifiquement islamique de ce vandalisme tient au profond ressentiment qu’éprouvent ce type d’intégristes pour l’intérêt que touristes et érudits occidentaux entretiennent envers le passé non islamique de leurs pays ; le même phénomène conduit leurs homologues égyptiens à cibler les visiteurs du musée du Caire et de Louxor, ou, moins violemment, à exiger et obtenir le déménagement de la statue d’Aménophis III en banlieue, afin de préserver la gare centrale du Caire de la contamination païenne.

Abîmé par les retombées de la guerre afghane des années 80, le Pakistan n’est pas parvenu, dans la décennie 90, à restaurer une démocratie qui fut toujours précaire.

Ce qu’il faut surtout comprendre à présent, c’est l’engrenage des exactions de ces viles canailles et de la bataille fondamentale qui se mène au Pakistan pour l’avenir même de cet Etat décisif du monde musulman. Abîmé par les retombées de la guerre afghane des années 80, le Pakistan n’est pas parvenu, dans la décennie 90, à restaurer une démocratie qui fut toujours précaire. Entre-temps, la rivalité de la famille Bhutto, qui contrôle la gauche semi-laïque à travers le Parti populaire (PPP), et de l’Alliance islamique, conservatrice modérée, dominante au Pendjab, a érodé ce qui demeurait d’Etat impartial : le Pakistan a démantelé dès le début des années 60 le Civil Service, la fonction publique neutre, qu’il héritait, tout comme l’Inde, de l’Empire britannique ; il a aussi affaibli la magistrature, introduit une seconde jurisprudence fondée sur la charia, remis en cause les libertés religieuses pour les chrétiens, les hindous et à présent les dissidents de l’islam, les ahmedis, qui avaient joué un grand rôle aux débuts de l’Etat, et même les chiites, persécutés, notamment à Karachi, comme "cinquième colonne" de l’Inde et de l’Iran. Enfin, la guerre afghane des années 80 a laissé en se retirant un flot de réfugiés et de drogue qui a emporté comme dans une crue ce qui restait d’Etat de droit dans les grandes villes, Karachi en tout premier lieu, la capitale économique et culturelle du pays, ce second Bombay jeté comme un défi au flanc du désert baloutche, transformée depuis quelques années en second Beyrouth, où guerres locales et trafics s’interpénètrent.

Parvenu à ce point proche d’une désintégration parfaitement possible, l’Etat pakistanais est revenu selon sa vieille habitude à son équation de base : le pouvoir militaire. Car, dès 1947, ce sont les musulmans de l’armée britannique, fidèles, de Tobrouk à Singapour, au Raj qui les protégeait, qui ont fait l’Inde islamique et indépendante, le Pakistan, contre le parti du Congrès. Une fois de plus, ils viennent donc sauver le pays, mais ce pays n’est plus le même, et l’armée non plus n’est plus tout à fait la même. Le demi-siècle d’indépendance a en effet bien modifié la composition de l’armée : constituée d’hommes du Pendjab, pro-occidentale et aristocratique en 1947, l’armée pakistanaise a remisé les cornemuses des guignes (son régiment d’élite) des Hautes Terres, le Durbar hérité de la reine Victoria et les décorations britanniques de la campagne de Birmanie pour s’islamiser et se démocratiser. Les enfants du peuple, de plus en plus touchés par l’intégrisme saoudien, y remplacent leurs aînés anglophiles. Les vocations militaires diminuent également chez des Pendjabis s’adonnant au commerce et des Sindhis du Sud plus à gauche et plus sceptiques. Nous avons ainsi une impressionnante montée des Pathans (que l’on appelle Pachtounes de l’autre côté de la frontière afghane et que nous nommerons désormais Pathans pour simplifier la tâche de nos lecteurs) au sein de l’état-major et des services secrets, lesquels ne sont équilibrés que par les musulmans originaires de l’Inde - les Mohajires -, que l’actuel président, Pervez Mucharraf, répartit à peu près en proportion équivalente de chaque côté de l’ancienne frontière. Les Pathans ont de fait provoqué la fusion de leur Afghanistan avec le Pakistan : les militaires et les espions de l’ISI (le renseignement militaire pakistanais) ont mis en place les talibans et assurent leur puissance militaire. Forts de cette première victoire stratégique, ils ont ensuite intensifié la guerre couverte contre l’Inde au Cachemire, jusqu’à frôler en 1999 l’affrontement généralisé. La carte du Pakistan n’est donc plus la même. A l’ouest, il annexe tout l’Afghanistan pathan jusqu’à Kaboul et se subordonne en territoire colonial conquis ; les zones tadjikes (comme le Panshir de Massoud) ou hazaras (avec les bouddhas de Bamiyan), où tout est permis, surtout le pire. A l’est, il s’efforce de se voir reconnaître par l’Inde une double clef sur le Cachemire, bien que les Cachemiris musulmans soient majoritairement plus indépendantistes que propakistanais.

En poussant leurs amis énergumènes de Kaboul à mutiler des bouddhas, les idéologues islamistes de l’ISI viennent aussi de mettre en garde Washington.

Cette situation hautement explosive a déjà produit une grande coalition de l’Inde, de l’Iran, de la Russie et de la Chine contre le pouvoir militaire à Islamabad. Les Etats-Unis ont envie de s’y joindre, mais, à la différence des quatre Etats précités, ne veulent pas la mort du pécheur, mais seulement l’abandon de l’actuelle politique et la victoire des militaires modérés autour de Pervez Mucharraf. En poussant leurs amis énergumènes de Kaboul à mutiler des bouddhas, les idéologues islamistes de l’ISI viennent aussi de mettre en garde Washington. Le Pakistan, qui craint pour sa survie, est capable de tout : casser de vieux bibelots pour se rendre intéressant comme gesticuler avec une bombe atomique qu’ont pourtant construite de grands intellectuels libéraux qui rêvaient d’un autre Pakistan.

Par Alexandre ADLER le 22 mars 2001 à 09:43
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