Les matériels

Par Franck LEFEBVRE , le 27 mars 2001 à 07h00 , mis à jour le 22 mars 2001 à 18h15

Chaînes et fers, mais aussi matraques électriques ou ceintures à électrochocs : le matériel du bourreau du XXIe siècle se modernise et se diversifie. Un arsenal qui se dissimule souvent sous l’appellation de "matériel de sécurité et de police".

torture prisonnier © INTERNE

Premier volet de notre enquête : "silence, on torture"

S’ils peuvent être couramment fabriqués et utilisés dans une dictature, les engins de torture, dans les pays démocratiques, disent rarement leur nom – qu’il s’agisse de les produire, ou de les réexporter. Généralement, ces engins sont mis sur le marché international parmi d’autres types de produits destinés à l’équipement des forces de police et au contrôle des foules. "Parmi ce que l’on désigne sous le nom de ‘matériel de sécurité et de police’, il existe deux catégories", note pour tf1.fr Benoît Muracciole, d’Amnesty International. "Dans la première, on trouve des matériels qui ne sont pas, à l’origine, destinés à la torture, mais dont certains peuvent très facilement être utilisés à cette fin : c’est le cas des bâtons électriques, par exemple. Il y a encore le cas des ‘balles en caoutchouc’, qui contiennent généralement une bille d’acier enveloppée dans du caoutchouc, ou des pistolets qui envoient des projectiles électriques. Dans la deuxième, on trouve des matériels dont l’usage normal s’apparente directement à de la torture ou à un traitement inhumain ou dégradant : c’est le cas des ceintures électriques, ou ‘stun belts’ (1) , utilisées par exemple aux Etats-Unis. C’est aussi le cas des menottes pour les doigts, ou poucettes". On peut encore citer dans cette catégorie les entraves pour les pieds et les jambes, telles que les fers et les chaînes, qui sont explicitement interdites par les règles des Nations unies relatives au traitement des détenus. Ou encore les "restraint chairs" (2) , modernes sièges de torture dans lesquels les prisonniers se retrouvent intégralement garrottés.

Torturer sans laisser de traces


Menottes pour les doigts, ou "poucettes"
© Amnesty International 
Parmi les produits les plus appréciés des bourreaux modernes, les engins à électrochocs figurent en bonne place, notamment parce qu’ils permettent d’infliger un maximum de souffrance en laissant un minimum de traces. Généralement, les brûlures consécutives à leur utilisation disparaissent au bout de quelques semaines. "Des matériels à électrochocs sont de plus en plus souvent utilisés dans les cas de torture", indique Bruno Barrillot, de l’Observatoire des transferts d’armements, interrogé par tf1.fr. Il peut s’agir de produits très divers, allant des matraques électriques aux pistolets envoyant des crochets à décharges, en passant par les poignées électriques. "Le type d’engin le plus simple se présente comme une lampe-torche, avec deux pointes ; c’est une arme qui fonctionne par contact. Trois piles alcalines, capables d’envoyer 250.000 à 300.000 volts en quelques secondes. C’est un matériel d’assez faible technicité. Il est souvent fabriqué dans des pays comme Taïwan." D’autres sociétés en assurent l’importation et la réexportation en Europe et aux Etats-Unis.

Autre avantage de ces produits : leur faible coût. "Le matériel de base est assez simple, et peu onéreux", explique Bruno Barrillot. "Les premiers prix se situent entre 250 et 300 francs l’unité – ils sont donc beaucoup moins chers que des armes. Mais il existe aussi des engins plus sophistiqués, qui permettent par exemple d’envoyer des électrodes à une quinzaine de mètres. Ces types de matériels sont souvent exposés au salon Milipol" (3) .

Le cas des "stun belts"


"Restraint chair" - DR
Les "vertus" des matériels à électrochocs ont convaincu jusqu’aux Etats-Unis, où de tels engins sont couramment utilisés. C’est le cas en particulier des ceintures électriques télécommandées, ou "stun belts", dont le but avoué est de réduire à l’impuissance un prisonnier potentiellement remuant. Elles sont très souvent utilisées lors des transferts de détenus. Le journaliste Jack Leonard décrit ainsi dans les colonnes du Los Angeles Times la première utilisation de ces ceintures électriques à l’encontre d’un prévenu dans l’enceinte d’un tribunal : "Ronnie Hawkins n'a pas essayé de s'échapper de la salle d’audience du tribunal de Long Beach. Il n'a pas attaqué un avocat. Il ne s'est pas précipité sur un témoin. Mais la raison pour laquelle il a provoqué la colère du juge Joan Comparet-Cassani est qu’il parlait trop. Sous son uniforme de prisonnier, le prévenu était équipé d'une ceinture électrique – et le juge a ordonné que lui soit infligée une décharge de 50.000 volts."

Outre ces matériels "technologiques", des entreprises situées dans des pays comme les Etats-Unis ou l’Angleterre fabriquent des produits plus "traditionnels" comme les fers et les chaînes. Entre 1980 et 1993, le gouvernement américain a autorisé l'exportation de 5 millions de dollars de matériel inscrit dans la catégorie OA82C : entraves pour les pieds et les jambes, fers, menottes. Autant de produits qui, bien sûr, ne sauraient être confondus avec des matériels destinés à la torture…

Le statut juridique de tous ces produits est extrêmement flou – notamment en ce qui concerne les engins à électrochocs. "Il arrive souvent que ces matériels ne soient même pas répertoriés comme matériel de sécurité, tout en étant vendus par des sociétés qui produisent ou commercialisent des matériels à destination des services de police", note Bruno Barrillot. Que dire alors des matériels de contrôle des foules, comme certains types de gaz ? Certaines grenades lacrymogènes peuvent avoir des effets dévastateurs, lorsqu’elles sont utilisées, non en plein air contre une foule en mouvement, mais à outrance dans des lieux clos. Une situation qui s’est déjà rencontrée dans certains pays comme le Kenya, où des matériels anglais ou français ont servi lors de répressions féroces.

Mercredi, suite de notre enquête : " Producteurs et revendeurs "

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(1) Lire l’article relatant la première utilisation des stun-belts sur un prévenu dans un tribunal de Los Angeles, rapporté par le Los Angeles Time, 9 juillet 1998

(2) Non seulement les Etats-Unis produisent et utilisent ces "restraint chairs", régulièrement dénoncés par Amnesty International (lire à ce sujet deux rapports, l’un de 1996, l’autre de 1997), mais certaines sociétés proposent aussi une formation spécifique pour les utiliser au mieux : consulter le site suivant à la section "prostraint chair training".

(3) Voir le site du Milipol - salon international de la sécurité

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Liens utiles :

- Lire le rapport d’Amnesty International "Stopping the torture trade"
- Comité européen pour la prévention de la torture (CPT)
- Action des chrétiens pour l'abolition de la torture (ACAT)
- World Organisation Against Torture

Par Franck LEFEBVRE le 27 mars 2001 à 07:00
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