Où se trouve l'Allemagne ?

Par Alexandre ADLER , le 15 mars 2001 à 16h23 , mis à jour le 14 mars 2001 à 16h47

Comme chaque semaine, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Ce jeudi, le chroniqueur explore la nouvelle identité de l'Allemagne, après un XXè siècle plus que dangereux.

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"1968, terrorisme, chute du Mur, réunification : Allemagne 2001, un autoportrait moral"
Cette semaine en couverture de Courrier international

Wo liegt Deutschland ? Où se trouve le lieu de l’Allemagne ? A cette question classique de l’histoire allemande depuis la fin de la guerre de Trente Ans il n’est toujours pas répondu clairement en ce début de XXIesiècle ou, plutôt, une seule réponse est claire: l’Allemagne ne se trouve pas, comme l’est l’Angleterre, à mi-chemin entre l’Europe et l’Amérique. Ce rêve soixante-huitard rétrospectif est venu comme désinfecter les plaies d’un antiaméricanisme qui avait caractérisé la génération du Vietnam et de la bande à Baader. Et ce cauchemar succédait lui-même à un rêve rose où l’Amérique des années Eisenhower et Kennedy était devenue la seconde patrie spirituelle de tous les petits Allemands, grâce aux rations de "spam", au jazz de la radio et aux jambes retrouvées de Marlène Dietrich.

Nous avons donc connu dans la seconde moitié des années 1990 un retour de flamme américanophile qui a porté Bertelsmann et Daimler Benz vers AOL et Chrysler, altéré l’image de modernité que dégageait encore la construction européenne dix ans plus tôt, introduit comme ailleurs pouvoir des juges, commissions d’enquête parlementaires, privatisations et multiculturalisme, dont le symbole bien sympathique demeurera le mariage africain, hélas interrompu, de Boris Becker… Mais la vague américaine reflue vite: Jürgen Schrempp a du souci à se faire pour l’avenir de DaimlerChrysler, de même Ron Sommer pour Deustche Telekom, trop exposé aux start-up californiennes. Le parti américain est aujourdhui en retraite sur tous les fronts, car l’exposition de l’Allemagne au marché américain en pleine récession affecte la croissance davantage qu’en France ou en Scandinavie… L’Allemagne est donc d’abord et avant tout en Europe. Et ce constat, pourtant si simple, désoriente encore un peu les élites allemandes.

La classe politique est aujourd’hui dominée par deux "princes" régionaux, le roi de Hanovre, Gerhard Schröder, qui occupe la chancellerie, et le roi de Bavière, Edmund Stoiber, lequel fait figure de chef de l’opposition.

Car la classe politique est aujourdhui dominée par deux "princes" régionaux, le roi de Hanovre, Gerhard Schröder, qui occupe la chancellerie, et le roi de Bavière, Edmund Stoiber, lequel fait figure de chef de l’opposition. Les deux hommes ont en commun d’être des patriotes allemands, assez proches au fond pour l’un de Jean-Pierre Chevènement et pour l’autre de Charles Pasqua, qui ont ferraillé durement contre la mise en place de l’euro et la politique francocentrée d’Helmut Kohl. En seconde distribution, la présidente de la CDU, Angela Merkel, représente les communautés évangéliques d’outre-Elbe, notoirement indifférentes en matière politique tant que le chômage y atteindra 17% de la population active, et le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer, la guilde des marchands de blabla assagis de Francfort, elle-même très proche dans ses analyses de la guilde des changeurs de la même ville.

D’ailleurs, cette guilde des marchands du Rhin pourrait bien se porter candidate au remplacement de Joschka Fischer et des Verts par un Parti libéral libéré, dont le nouveau leader, Jörgen Möllemann, s’entend parfaitement bien avec Schröder. Voilà donc le paysage politique allemand: nous avons des Vernunfteuropäer, des "Européens de raison", comme nous avions sous Weimar des Vernunftrepublikars, des "républicains de raison", tels le grand historien Meinecke ou le général von Seeckt : trop réalistes pour nier l’existant, trop idéalistes pour renoncer à un plus haut idéal.

Car "l’être allemand" constitue paradoxalement encore aujourdhui un idéal véritable de ce pays, sous deux formes extrêmes, en bien comme en mal. Forme détestable, tribale, qui ne pouvait que croître et embellir à l’ombre de la province autrichienne, que cet être-ensemble égocentrique qu’incarne Jörg Haider, pour la satisfaction obscène de toute une frange du monde germanique qui n’a que marginalement accédé au surmoi démocratique… Forme sublime, parfois admirable et toujours utopique, que représente l’idéal politique tout à la fois fédéraliste, libertaire et religieux d’une gauche dont le texte fondateur est la théologie de la libération du Principe espérance d’Ernst Bloch. Ce fut d’ailleurs le génie très particulier de ce grand philosophe juif —seul compagnon de route de l’Ecole de Francfort à avoir sauté le pas vers le parti communiste, puis à être revenu vers la liberté de l’Ouest, après 1956 — que d’avoir pensé la résistance au nazisme en des termes religieux, extraits du XVIesiècle réformé. L’Europe écologique, culpabilisée, ouverte au monde, réconciliée avec la Russie, fédéralisée, végétarienne et utilitariste, c’est le véritable couronnement anabaptiste du fédéralisme simplement catholique et humaniste d’Adenauer et de Kohl. C’est ce discours exalté, qui nous vient de Fischer et de Cohn-Bendit, qui nous somme de nous convertir tous à l’Europe de la nouvelle foi. Nous sommes ainsi passés d’Erasme à Thomas Münzer. N’est-ce pas Kant, avant Joschka Fischer, qui pensait avoir libéré du savoir une place resplendissante pour la croyance ?

Aujourd’hui, l’Allemagne n’a ni à renoncer à sa culture, ni non plus au "principe espérance" : elle doit seulement les lier aux projets des Etats français et anglais.

Or, dans cette Allemagne opiniâtre, belle mais encore fiévreuse, qui se cherche encore, il devrait y avoir une petite place pour une pincée de sel français : un peu d’Etat huguenot à la prussienne pour faire plier les Haider quand il le faut (c’est la question de l’interdiction des formations néonazies), un peu de solidarité territoriale (c’est la question du droit du sol et des Turcs nés en Allemagne), mais solidement compensée par un cursus culturel qui doit comprendre Goethe et Schiller, Lessing et Brecht, Jean-Paul et Fontane, pour tous les jeunes qui rejoindront l’Allemagne. Un peu de laïcité politique pour ne pas voir les débats de politique étrangère obérés par une profusion de faux prophètes. Enfin, beaucoup d’Europe des Etats pour bâtir ensemble une utopie concrète mieux équilibrée: le plus grand des hommes d’Etat allemands, Bismarck, avait inventé le dépassement et l’accomplissement du moment bonapartiste. Mais il s’était définitivement aliéné Paris pour le douteux avantage d’installer un corps d’armée à Metz. Aujourdhui, l’Allemagne n’a ni à renoncer à sa culture, ni non plus au "principe espérance" : elle doit seulement les lier aux projets des Etats français et anglais. Le pourra-t-elle enfin ?

Par Alexandre ADLER le 15 mars 2001 à 16:23
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