"Turquie : une nation en désarroi"
Cette semaine en couverture de Courrier international
La grève de la faim des prisonniers politiques turcs de l’ultragauche (la plupart sont issus du groupe autrefois maoïste Front de libération du peuple, DHKP) est un symbole parfait de la situation du pays. Au départ, une mesure humanitaire de l’Etat turc attendue par les institutions européennes : la fermeture progressive des prisons traditionnelles, où les prisonniers sont maintenus dans des chambrées de 120 personnes dans des conditions d’hygiène inacceptables, et le transfert des détenus dans des cellules individuelles ou de 3 personnes, aux normes européennes. Sans doute certains de ces prisonniers craignent-ils l’arbitraire des gardiens dans les nouvelles prisons, mais l’essentiel n’est pas là : la mesure signifie le démantèlement de l’ancien système, où le DHKP en particulier maintenait sa loi de fer sur les chambrées en terrorisant les gardiens et en assujettissant les détenus. Même Amnesty International, organisation particulièrement hostile et unilatérale dans son traitement de la Turquie, reconnaît que les chefs du DHKP tenaient des tribunaux dans l’enceinte de ces prisons, allant jusqu’à y faire exécuter des peines capitales contre récalcitrants et dissidents.L’effondrement du système est particulièrement violent : le DHKP avait réussi un chantage à l’insurrection face au gouvernement islamiste d’Erbakan, avec lequel il partageait les mêmes accointances syriennes et iraniennes. Avec la gauche laïque, le chantage s’effondre : l’armée rétablit l’ordre dans la grande prison d’Istanbul au prix de 18 morts par balles chez les détenus, 2 chez les militaires et 10 suicides par le feu. Depuis lors, la grève de la faim organisée par le même groupe a occasionné la mort par consomption de 14 de leurs proches - souvent des épouses de détenus. Mais tout cela a lieu dans l’indifférence : les Turcs ne sont en ce moment préoccupés que de la gravité de la situation économique.
Cet apologue nous renvoie directement à la situation plus générale du pays. Aux commandes, les élites républicaines turques, enfin réunifiées sur une perspective d’adhésion à l’Europe et de modernisation démocratique. Dans l’opposition véritable, la vieille Turquie du "Bazarlik", des hommes de main et des derviches tourneurs, qui combat avec haine son extinction programmée. Elle s’exprime de bien des manières, cette vieille Turquie en décomposition, qui sont parfois déroutantes : islamisme du Fazilet (le "parti de la vertu"), bien sûr, mais aussi régionalismes et séparatismes, parfois appels à la société civile contre l’Etat, intolérance vis-à-vis des dissidents religieux, les Alevis (crypto-chiites), volonté bien ancrée de bafouer par l’argent ou la violence l’autorité de la République laïque. Voilà pourquoi existent à l’état latent ces pulsions qui conduisent soit à tolérer ou à encourager les violences mafieuses ou idéologiques, soit à faire sortir les intégristes de leur isolement politique normal, comme le fit Tansu Çiller, l’héritière du populisme démagogue des démocrates de Menderes dans les années 50.
Or les grandes réformes qui s’opèrent sous nos yeux visent, pour européaniser la société à marche forcée, à retirer un à un les pansements comprimés que l’Etat républicain avait appliqués sur les plaies du corps social. |
Or les grandes réformes qui s’opèrent sous nos yeux visent, pour européaniser la société à marche forcée, à retirer un à un les pansements comprimés que l’Etat républicain avait appliqués sur les plaies du corps social, en les serrant parfois très fort. Le seul fait de retirer ces garrots de fortune fait couler le sang abondamment. Mais ce n’est pas le sang de nouvelles blessures, mais plutôt celui d’anciennes plaies qui devraient peu à peu cicatriser. On abolit les prisons goulags et on doit faire face aux sanglantes mutineries d’insurgés eux-mêmes sanguinaires ; on accepte des élections libres dans les régions kurdes, qui aboutissent à ce que la plus grande ville kurde (en dehors d’Istanbul bien sûr), Diyarbakir, avec son million d’habitants, soit administrée par des autonomistes, mais on remplit dès lors les prisons avec de nouveaux élus, liés au terrorisme du PKK, lui-même en voie d’extinction ; on mène une politique étrangère dynamique qui regarde vers les peuples les plus proches au-delà de la frontière, en Bosnie, en Albanie, en Azerbaïdjan, et l’on donne pour un temps droit de cité comme jamais aux islamistes et aux ultranationalistes qui opèrent à Sarajevo et à Bakou ; enfin, on combat l’inflation avec les grands moyens, et on fragilise dans un premier temps ces banques mal gérées qui s’engraissaient en jouant sur la dépréciation rapide de la monnaie.Partout, la Turquie est au milieu du gué : elle a réduit de 50 % son inflation, mais aussi de 50 % les abus d’autorité, les atteintes aux droits de l’homme, la question kurde et le processus de réconciliation avec les Grecs (qui achoppe sur Chypre) et avec les Russes (qui achoppe sur l’avenir de l’Azerbaïdjan et sur le pétrole de la mer Caspienne). Il serait donc temps pour l’Europe d’aider la Turquie républicaine afin qu’elle accomplisse les 50 % du chemin restant. Telle n’est pas, hélas, l’attitude de l’Europe, ni même celle de la France, qui avait pourtant pratiqué une ouverture véritable au cours de ces dernières années.
Comment expliquer un tel aveuglement ? Il faut croire que le méchant fascine et que la vertu ennuie. Sinon comment expliquer la complaisance dont bénéficient encore les islamistes de toute nuance, du Maroc au Pakistan, et la sévérité que l’on réserve aux républicains turcs, aux laïcs algériens et égyptiens, peut-être même demain aux démocrates iraniens, dont le combat visiblement ne passionne guère.
Il y a pourtant, en ce moment, une lutte acharnée en faveur de la liberté politique et de la modernité de l’Etat. |
Il y a pourtant, en ce moment, une lutte acharnée en faveur de la liberté politique et de la modernité de l’Etat, qui réunit à sa manière les deux grandes forces émancipatrices de ces sociétés depuis le XVIIIe siècle : les janissaires éclairés ottomans, d’un côté, et les clercs chiites réformateurs de la Perse, de l’autre. Les uns sont des sunnites européens, souvent d’origine albanaise, teintés de chiisme, à l’instar du providentiel ministre de l’Economie Kemal Dervis, qui descend d’un glorieux grand vizir du siècle des Lumières ; les autres, des chiites modérés, ouverts au sunnisme et souvent turcs azéris, tels Nouri, Karbaschi ou Koheiniha. Ensemble, ils pourraient gagner — à Ankara comme à Téhéran — la bataille de la démocratie. Mais avec notre aide et notre compréhension.