Le bateau de la honte

Par Franck LEFEBVRE , le 16 avril 2001 à 18h56 , mis à jour le 16 avril 2001 à 19h23

Le navire soupçonné de transporter jusqu'à 250 enfants vendus comme esclaves, dont on était sans nouvelle depuis plusieurs jours, a été signalé dimanche au large de la Guinée Equatoriale. Mais le sort des petits passagers suscite les plus vives inquiétudes. Pour effacer toute preuve du trafic, l'équipage pourrait se débarrasser en mer de ces témoins encombrants.

trajet bateau esclaves © INTERNE

L’affaire a le don d’ennuyer profondément Omar Bongo. Le président gabonais l’a encore rappelé dimanche, avec une visible irritation : son pays "n'a pas la garde des enfants de la rue, ni des enfants qui travaillent dans les plantations de cacao et de café". Que certains puissent être vendus comme une simple marchandise ne saurait en rien concerner les institutions du Gabon. "Je ne connais pas où se passe ce genre de commerce au Gabon", assène donc Omar Bongo, assortissant ses dénégations d’un définitif : "il ne faut pas taquiner le Gabon sur cette affaire".

Un navire fantôme

Achetés 100 à 150 francs dans les villages, les enfants-esclaves pourront ête revendus jusqu'à 3.000 francs.  Un trafic qui a connu une forte augmentation au cours des dernières années.

Il est vrai, l’affaire fait beaucoup de bruit. Tout cela pour un bateau, qui focalise depuis des jours l’attention de l’UNICEF, des autorités portuaires des pays d’Afrique de l’Ouest, et de bon nombre de médias dans le monde entier. Refoulé du Gabon, puis du Cameroun, le navire avait quitté Douala jeudi soir, avant de disparaître. Depuis plusieurs jours, les recherches n’avaient rien donné. Il a été de nouveau signalé dimanche au large de la Guinée Equatoriale. "Le bateau a été repéré du côté de Malabo. Tous les ports d'Afrique de l'ouest et centrale ont été alertés", a déclaré Ramatou Babamoussa, la ministre béninoise de la protection et des affaires sociales. Elle n'a pas précisé par qui le navire avait été repéré - le Bénin ne disposant pas de ses propres moyens de recherche - mais a indiqué que le gouvernement béninois était "en contact avec l'UNICEF et le gouvernement américain" pour tenter de régler ce problème. Il semble en tout cas de plus en plus improbable que le bateau, avec lequel aucun contact n'a pu être établi depuis son départ jeudi du Cameroun, se présente au port de Cotonou, où il était initialement attendu.

Le "problème", selon l’expression pudique de la ministre béninoise, est constitué par la "cargaison" du navire : de 30 à 250 enfants, d’après l'UNICEF, victimes présumées d'un trafic de main d'œuvre. Cette forme moderne d’esclavage est encore fréquente en Afrique de l'Ouest ; elle a même enregistré une recrudescence ces dernières années au Bénin. Des centaines d'enfants, sans doute des milliers, y sont chaque année achetés à leur familles, très pauvres, et envoyés par le biais de filières organisées travailler comme domestiques ou manoeuvres agricoles dans les pays plus riches de la région. Achetés de 10.000 F CFA (100 FF, 15 euros) à 15 000 F.CFA (150 FF, 23 euros) dans les villages, ils sont revendus en fin de compte jusqu'à 300.000 F CFA (3.000 FF, 450 euros).

Que deviennent les petits passagers ?

La situation des petits esclaves qui errent sans doute en ce moment au large de la Guinée Equatoriale est particulièrement critique. On ignore dans quelles conditions s’effectue leur voyage – généralement, les trafiquants d’enfants ne s’embarrassent guère à l’égard de leur "cargaison". Par ailleurs, le capitaine et l’équipage du navire se savent recherchés. Ils pourraient tout à fait se débarrasser en pleine mer des enfants, témoins compromettants, avant de regagner un port. Cela leur serait d’autant plus facile qu’on ne connaît pas avec précision l’identité du navire. Les soupçons se dirigent actuellement vers "l’Etireno", battant pavillon nigérian, qui effectuait une rotation Lomé-Cotonou-Libreville avant d'être refoulé du Gabon. Un mandat d'arrêt international diffusé par le bureau d'Interpol à Cotonou a été lancé dimanche contre son affréteur béninois et tout l'équipage du bateau. Selon le manifeste d'embarquement, "l'Etireno" transportait à son départ de Cotonou le 30 mars, 139 passagers dont sept enfants, même si les responsables du port reconnaissent que la possibilité pour des clandestins d'embarquer à bord "n'est pas à exclure". Mais il n'est pas certain que le navire recherché soit bien "l'Etireno", un deuxième navire non identifié et transportant 250 enfants nigérians ayant été refoulé du Gabon quelques jours après.

(Illustration d'ouverture : la carte du trajet suivi par le navire depuis jeudi)

Par Franck LEFEBVRE le 16 avril 2001 à 18:56
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1 Commentaires

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  • Manouche, le 19/05/2009 à 09h49

    Je lis actuellement le livre d'Irène Frain, les naufragés de l'Ile de Trémolin, car les problèmes de l'esclavage m'ont toujours profondément touchée. Et je découvre qu'aujourd'hui encore à mon grand étonnement et ma grande stupéfaction ces actions de sous-hommes existent encore et se poursuivent alors que l'esclavage a été aboli chez nous en 1848. Il faudrait pouvoir déposer des plaintes internationales pour crimes contre l'humanité à l'encontre des auteurs de ces ignominies qui touchent les enfants. C'est tellement facile de s'attaquer à l'innocence et à la pauvreté, je crie mon indignation et ma révolte. Marine FAURE

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