Les bonnes affaires de la maison Milosevic

Par Léonard VINCENT , le 02 avril 2001 à 11h56 , mis à jour le 02 avril 2001 à 12h24

Alors que le monde entier s'interroge sur la livraison de Slobodan Milosevic au TPI, la justice serbe s'intéresse, elle, au pillage de la richesse du pays par l'ancien président et ses proches. D'habiles trafics financiers devaient ainsi assurer une confortable retraite au premier cercle de l'ancien régime. Tour d'horizon.

milosevic 2 © INTERNE

Hormis les arrestations arbitraires, les assassinats et les abus de pouvoir, crime il y a eu : un colossal crime économique.

Bien sûr, hors de Serbie, la tentation est grande de focaliser l'attention sur les crimes de guerre et crimes contre l'humanité de Slobodan Milosevic. Pourtant, beaucoup de Serbes retiennent surtout de l'ancien président yougoslave son obstination à plonger son pays dans la guerre, à piller les ressources du pays et à se moquer de la vie difficile et des destins brisés par ses délires. Ainsi, avant toute considération politique — livrer "Slobo" au TPI n'étant pas la "priorité" de Belgrade —, le nouveau pouvoir s'est-il attelé à la tâche de monter un acte d'accusation national, avant d'examiner le bien fondé de l'acte d'accusation international rédigé par La Haye. Car, hormis les arrestations arbitraires, les assassinats et les abus de pouvoir, crime il y a eu : un colossal crime économique.

Slobodan Milosevic, ancien haut responsable de la Beogradska Bank avant d'être homme politique, n'aura jamais oublié son savoir-faire bancaire. Asphyxiée par deux embargos onusiens depuis 1993, l'économie serbe était jugulée par le gel des avoirs yougoslaves à l'étranger et l'interdiction des transactions commerciales avec des sociétés serbes. Mais un réseau de sociétés-écrans, de banques peu regardantes et de complicités a permis à Slobodan Milosevic de contourner les sanctions. Et de renflouer parfois les caisses de l'Etat (Cf. "Comment Milosevic détourne les sanctions", tf1.fr-Les News, 10 mai 2000), parfois le portefeuille de la famille Milosevic et de leurs proches.

Des soutes d'avions pleines d'or

C'est ainsi qu'au cours de l'année 1998, plusieurs avions de la SwissAir avaient atterri à Belgrade. Selon l'enquête en cours, officiellement chargées de caisses de cuivre par des policiers, les soutes étaient en réalité remplies de lingots d'or. Une fois à bon port, en Suisse, le précieux métal était converti en dollars sonnants et trébuchants, pour un montant que les premières estimations donnent à un peu moins de 7 millions de dollars. Les billets prenaient alors la direction de l'île de Chypre, où des fidèles du régime avaient pignon sur rue, par le biais notamment d'une société sans bureaux ni téléphone, MCC Overseas Trade Ltd. Et où la Beogradska Bank entretenait une succursale providentielle, avant que celle-ci ne se voie retirer sa licence en 2000 pour "insolvabilité".

Mais à Larnaca, utile plaque tournante chypriote de l'exportation de capitaux serbes, une femme a singulièrement éveillé l'attention des enquêteurs du TPI et du nouveau régime yougoslave : madame Borka Vucic, chargée, selon le gouverneur de la Banque nationale yougoslave Mladjan Dinkic, des opérations chypriotes de la Beogradska. Cette ancienne collègue de travail de "Slobo" aurait personnellement réceptionné des espèces chargées à Belgrade sur des vols de la JAT. Une attention particulière qui expliquerait comment un milliard de dollars a transité sur un compte qu'elle contrôlait.

Un tentacule place de l'Etoile, à Paris

Une frange du magot aurait également transité par Paris.

Mais la totalité de ce milliard ne provenait pas uniquement de Belgrade ou de Suisse : une frange du magot aurait également transité par Paris. Et particulièrement par le bureau parisien de la Banque franco-yougoslave, dirigée depuis la fin des années 80 par Miodrag Zecevic, ancien collègue de Milosevic à la Beogradska. Pour la seule année 1996, Zecevic — depuis inculpé en 1998 pour "abus de confiance" par la justice française puis libéré sous caution sur pression du gouvernement yougoslave — préleva plus d'un million de dollars sur un compte de la Banque nationale serbe ouvert à la Banque franco-yougoslave, et transféra le pactole sur des comptes de la Barclays Bank et du Crédit Suisse. Une partie de l'argent s'envolait alors pour Chypre, histoire d'assurer une confortable retraite aux cadors du régime de Belgrade.

Ces exemples ne décrivent qu'une partie du mécanisme financier, assurant l'approvisionnement du cercle Milosevic en argent frais. De la privatisation douteuse de Telekom Serbia, aux ventes illégales de ressources naturelles, l'ancien régime était passé maître dans l'art de brasser de l'argent. Mais aussi dans l'art de ne pas payer les retraites, les salaires, les dettes et les pensions des citoyens.

Par Léonard VINCENT le 02 avril 2001 à 11:56
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