© INTERNE"Nos ennemis les bêtes"
Cette semaine en couverture du numéro spécial de Courrier international
Voici donc Slobodan Milosevic pieds et poings liés, à la merci de la justice des hommes. La liste des crimes qui lui valent d’être expulsable de son pays et passible d’un jugement au Tribunal de La Haye est impressionnante et bien réelle : il est patent que Milosevic a personnellement organisé le déploiement de troupes — alors fédérales — en Croatie dès 1991, avec l’intention d’en découdre, créant une chaîne de commandement personnelle avec le général Adzic afin de dessaisir le chef d’état-major notoirement modéré Kadijevic. Sa main est présente dans les suites de cet engrenage fatal: exécutions sommaires de policiers croates, expulsion violente de civils de la Krajina, liquidation de blessés et de prisonniers croates dans les hôpitaux autour de Vukovar, création de camps de concentration (où l’on a pratiqué la torture et délibérément affamé les prisonniers), bombardements de sites classés, notamment à Dubrovnik. La main de Milosevic est à nouveau à l’œuvre dans l’éclatement de la Bosnie en1993, notamment avec la nomination d’un autre affidé militaire, Mladic, comme chef des milices bosno-serbes — nomination qui doit équilibrer le poids politique du psychiatre monténégrin Karadzic, caractérisé par son opposition anticommuniste à Belgrade.
Il est certain que, sous la double pression de ses alliés russe, Boris Eltsine, et grec, Constantin Mitsotakis, Milosevic a cherché pendant deux ans (1994-1996) à sortir de la guerre de Bosnie, notamment par un compromis avec son alter ego croate, Franjo Tudjman. Et que ses relations avec les Serbes de Banja Luka et de Pale sont alors passées par des moments de tension. Mais c’est bien lui qui a donné le feu vert, peut-être pour reprendre ses troupes en main, à l’atroce liquidation des civils musulmans de Srebrenica par Mladic.
Milosevic est devenu ce gangster territorialisé qui ne pense plus qu’à se barricader dans la forteresse de Kalamegdan en attendant des jours meilleurs. |
Ce plan grandiose, dans l’absolue continuité de son action raciste depuis 1988, est assorti d’un volet russe, ourdi par son frère, général des services secrets serbes et ambassadeur à Moscou : il s’agit d’aider Primakov, alors Premier ministre, à déstabiliser Boris Eltsine et de créer ainsi une tension Est-Ouest telle que la "question serbe" devienne un enjeu mondial. En mettant en cause la société Mabetex du Kosovar Bexhet Pacolli, on insinue alors l’existence d’une collusion entre le Kremlin et les Albanais, l’objectif étant de faire destituer Eltsine par la Douma, alors aux ordres de Primakov et de Loujkov, le maire de Moscou.
Ces deux manœuvres, on le sait, font long feu. Les bombardements aériens de l’OTAN portent un coup d’arrêt à l’opération de "purification ethnique", tandis qu’Eltsine, à Moscou, se révèle encore une fois plus coriace que prévu.
Car il n’était pas vrai que la fatigue envers cet Etat confédéral de plus en plus épuisé dût aboutir à la catastrophe que nous avons connue. |
Au moment où, en Macédoine, se joue l’acte ultime de cette épouvantable tragédie, il n’est pas inutile sur le plan politique qu’un jugement de Milosevic criminalise définitivement ce processus de destruction gangstériste de la Fédération yougoslave. Mais, pour cette raison aussi, il me paraît indispensable qu’un tribunal purement serbe, suscité par le gouvernement serbe en dehors de toute interférence de la communauté internationale, fasse passer la justice et prononce la sentence. Le début de réconciliation des peuples des Balkans se fera sans aucun doute à ce prix politique, au demeurant modeste.
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