Massoud, l'autre Afghanistan

Par Léonard VINCENT , le 04 avril 2001 à 16h25 , mis à jour le 04 avril 2001 à 17h10

Lors d'une conférence de presse, mercredi matin, le commandant Massoud a précisé les motifs de son voyage historique. Au milieu de la foule de journalistes, quelques indéfectibles soutiens sont venus savourer l'étrange présence de ce personnage charismatique, sous la bruine parisienne. Reportage.

afghanistan massoud assemblée nationale forni © INTERNE

"C'est émouvant de le voir ici !" soupire une reporter de télévision qui ne l'a jamais vu ailleurs que dans ses montagnes.

Flegme, sourire rare, voix lisse. Le commandant Massoud monte d'un pas rapide sur l'estrade dressée dans le salon d'un grand hôtel parisien. Il s'assied, face à une grappe compacte de photographes et de cameramen. Les majordomes en uniforme et quelques Afghans ont cloué sur un paravent de velours le drapeau noir, blanc et vert, frappé du sigle doré de la République islamique d'Afghanistan. Aux murs, autour de la délégation de chefs de clan déployée autour du "Lion du Panjshir", quelques affiches sur papier glacé clament : "Voile = esclavage", "Une école pour tout le monde et surtout pour les filles". Sa présence à Paris n'en finit pas d'étonner les journalistes, les sympathisants, les exilés. "C'est émouvant de le voir ici !" soupire une reporter de télévision qui ne l'a jamais vu ailleurs que dans ses montagnes.

"Au nom de Dieu clément et miséricordieux, lâche-t-il d'une voix blanche lorsque le calme est revenu, je vous remercie d'être venus." Une heure et demie durant, devant une salle bondée, le charismatique chef militaire de l'Alliance du nord, dernier carré des Afghans qui refusent de se soumettre aux ténèbres taliban, a posément défendu "l'indépendance" et la "liberté" de son pays. La sauvage destruction des Bouddhas de Bamiyan a révélé aux yeux de tous — monde musulman en tête — "l'esprit et le visage des taliban". Mais bientôt, a-t-il plusieurs fois sous-entendu, ils plieront devant "une révolte générale" qui mettra fin à l'intervention étrangère. "Tant que la nature d'une invasion est obscure, déclame-t-il en admirateur du général De Gaulle, le peuple se tait. Mais dès que celui-ci la comprend, il se révolte."

"La seule justice, c'est la démocratie"

"Un gouvernement totalement légitime devra être issu d'élections libres et égales où s'exprimeront hommes et femmes."

Il va sans dire que les premières questions des journalistes ont très vite porté sur les femmes. Et Massoud n'a pas hésité à dérouler sa pensée, selon laquelle "un gouvernement totalement légitime devra être issu d'élections libres et égales où s'exprimeront hommes et femmes. La seule justice, c'est la démocratie." Dans la foule, de bruyants applaudissements claquent une minute durant, sitôt que l'interprète a reposé son micro. Le visage de Massoud n'a pas changé.

Persuadé que le futur Afghanistan — libéré des pantins pachtounes, manipulés par un Pakistan soucieux de se garantir une "profondeur militaire et religieuse" — saura s'appuyer sur sa "longue et puissante tradition asiatique", le commandant a insisté sur la "meilleure situation" militaire de ses moudjahidin. "Sans l'aide de l'étranger, a-t-il martelé en tournant entre ses doigts un stylo bleu et argent, les taliban ne sont rien. Ils ne tiendraient pas face à la révolte du peuple." Derrière lui, son jeune garde du corps — qui est aussi son radio, lorsqu'il est au front —, ceint dans un costume impeccable, hoche la tête. A ses côtés, le docteur Abdullah, sévère ministre des Affaires étrangères du gouvernement légitime, fait de même.

"Aider le peuple ou se contenter de mots"

Ce qu'il est venu demander aux responsables européens est simple : "permettre un pas fondamental pour la paix." Aide militaire ou humanitaire, Massoud ne précise rien. Plusieurs autres journalistes reposent la question et, chaque fois, le commandant répond la même antienne. "L'Europe doit décider d'aider le peuple afghan ou de se contenter de mots." Non, il n'a ni honte ni peur d'être disqualifié de prendre l'aide que lui offre, entre autres, la Russie de Vladimir Poutine, lui qui a combattu, plus de dix ans durant, l'Empire soviétique. "Face aux ingérences claires et évidentes du Pakistan, je m'accorde le droit, pour la défense de ma patrie, pour la défense de la dignité de mon peuple, pour la défense de l'indépendance de mon pays, de prendre de l'aide partout." Ses fidèles applaudissent une nouvelle fois à tout rompre, pendant que le micro passe entre les mains d'un autre reporter.

"Je n'hésiterai devant rien qui soit utile à mon peuple et à sa liberté."

Jamais il ne s'était déplacé en Occident pour y plaider sa cause. De même, à l'avenir ses voyages "dépendront de la situation" dans son pays, a-t-il répété, après qu'on lui eut demandé s'il comptait aller défendre ses idées devant le Conseil de sécurité de l'Onu. Mais Massoud se sent désormais investi d'une mission nouvelle. Lui qui revendiquait l'année dernière son absence d'ambition politique veut bien assumer désormais d'être le chef d'une opposition disparate. A la tête d'une délégation de chefs de clans de toutes les ethnies afghanes — un pachtoune, un hazara, un ouzbek, un tadjik… —, il ne cherche plus à se dérober derrière une fausse modestie de mauvais aloi. "Je n'hésiterai devant rien qui soit utile à mon peuple et à sa liberté." Le point final est mis. Il sourit à peine. L'audience éclate de rire, Afghans exilés, amis de l'opposition et journalistes mêlés.

Par Léonard VINCENT le 04 avril 2001 à 16:25
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