Pour les Balkans, chirurgie ou homéopathie ?

Par Alexandre ADLER , le 12 avril 2001 à 15h53 , mis à jour le 11 avril 2001 à 16h16

Comme chaque semaine, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Ce jeudi, le chroniqueur examine à la loupe la délicate situation des minorités dans les Balkans, les risques qu'elles représentent et les solutions plausibles.

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"Quel avenir pour les Balkans ? Nationalismes, guerres ou démocratie"
Cette semaine en couverture de Courrier international

S’agissant des Balkans, l’anatomie est aussi importante que la physiologie. Repérons donc où sont les minorités et en quoi elles sont douloureuses.

La Serbie actuelle accueille encore trois importantes minorités (je néglige les Roumains de Negotin sur le Danube et les Bulgares de Bor, presque entièrement assimilés) : les Hongrois de la Bezka en Vojvodine, les Musulmans du Sandjak de Novipazar, les Albanais du canton de Presevo. Peu inquiétés par les extrémistes de Belgrade, les Hongrois se sont bien maintenus, notamment parce que les Serbes du nord du Danube, toujours marqués par leur appartenance de deux siècles à la monarchie des Habsbourg, ont toujours entretenu des rapports avec eux et exercé leur méfiance à l’encontre de Milosevic. Plus étonnant encore, les Musulmans du Sandjak (partagés à égalité entre Serbie et Monténégro) sont restés indemnes pendant la guerre de Bosnie, bien que nombre de leurs jeunes aient rejoint l’armée d’Izetbegovic. Mais voici la plus étonnante absurdité de la Yougoslavie de Tito : les fidèles de l’islam ont pu se déclarer pour une nationalité indépendante sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine, tel que défini par le congrès de Berlin de 1878, alors que les Musulmans d’ailleurs étaient contraints de se déclarer Croates de confession musulmane à Zagreb, ou Serbes ou Monténégrins de confession musulmane dans le Sandjak, autrefois ottoman, annexé par les Serbes et les Monténégrins en 1912. Cela les a pour l’instant sauvés. Ils ont massivement voté en faveur de Kostunica. Les villages albanais autour de Presevo sont une autre étonnante anomalie : Tito, qui n’avait que mépris pour Enver Hodja et ses pandores staliniens, considéraient que "ses Albanais yougoslaves", les Fadil Hadja et les Azem Fassi, pourraient un jour, à partir du Kosovo, unifier les deux terres, Tirana et Pristina. Toutefois, pour éviter toute dépendance logistique de la Serbie, il avait laissé la ligne de chemin de fer Belgrade-Skopje-Salonique entièrement en territoire serbe, annexant au passage quelques villages albanais autour de Presevo. Moins que jamais la Serbie n’abandonnera cette ligne stratégique vers la Grèce, son unique allié dans l’Union européenne.

Une "Grande Albanie" rassemblant 95% des Albanais pourrait donc voir le jour sans grandes expulsions des minorités compactes, à la différence des projets rivaux croate et serbe.

Les Albanais présentent la particularité inverse. S’ils n’ont jamais été vraiment un Etat indépendant, ils sont en tout cas un peuple territorialement homogène : ce sont les frontières tracées pour une petite part en 1878 à Berlin, pour l’essentiel en 1912, par la défaite des armées ottomanes qui ont divisé le peuple albanais en deux moitiés sensiblement égales, l’une dans le royaume serbe (Kosovo, Macédoine) et son allié monténégrin (la région de Durcigno, aujourd’hui Ulcinj), l’autre dans un territoire virtuellement indépendant, qui sera tour à tour protectorat de facto de l’Autriche-Hongrie (1914), de l’Italie (1920), de la Yougoslavie titiste (1943), de l’Union soviétique (1948) et pour finir de la Chine maoïste (1960). Une "Grande Albanie" rassemblant 95% des Albanais pourrait donc voir le jour sans grandes expulsions des minorités compactes, à la différence des projets rivaux croate et serbe, mais en démantelant les lignes ethniques de frontières antérieures à la Première Guerre mondiale. Même si des échanges de populations et de territoires seraient nécessaires : il faudrait laisser la région nord du Kosovo à la Serbie, rapatrier les Albanais de Skopje et de l’intérieur de la Macédoine, tandis que les Slaves macédoniens (en réalité bulgaro-slaves) de la région de Tetovo se replieraient vers l’est. Enfin, la minorité grecque serait fondée, en Albanie du Sud, à exiger son rattachement à la même patrie hellénique en vertu des mêmes conceptions…

Enfin le crève-cœur de l’édifice branlant des nouveaux Balkans : la Bosnie-Herzégovine, maintenue à Dayton avec une façade de pseudo-Etat unitaire. La Bosnie échappe entièrement à la spirale vertueuse qui a été à l’œuvre dans le reste des Balkans. Les Serbes de Banja Luka ont d’abord précédé Kostunica dans la coopération avec l’Occident, mais les dirigeants ont été désarmés par le suffrage universel : la peur d’un lâchage de Belgrade a poussé à nouveau au premier plan des extrémistes antimusulmans. Même réflexe chez les Croates d’Herzégovine, qui défient les sociaux-démocrates au pouvoir à Zagreb en coupant toute coopération avec l’OTAN et la présidence à Sarajevo. On notera enfin que les islamistes bosniaques d’Izetbegovic dominent la scène, alors que leurs alliés turcs du Fazilet sont en repli à Istanbul et que leurs équivalents albanais ne parviennent pas à percer. Le retour, très timide, des réfugiés serbes dans la Krajina croate est évidemment menacé par une explosion de ce qui reste d’unité du territoire bosniaque.

A l’opposé de la Bosnie, la Macédoine enfin, seul refuge des idées titistes d’égalité entre les peuples, est aujourd’hui menacée dans son existence, après avoir tenu bon au cours des pires épreuves de la décennie précédente : les Albanais même modérés du Parti démocrate ont des prétentions exorbitantes de refondation de l’Etat, alors que les Macédoniens redécouvrent pas à pas leur identité bulgare qui leur faisait horreur à l’époque où la Bulgarie n’était qu’une satrapie de l’empire soviétique.

Cette politique, de loin la plus difficile, requiert beaucoup d’argent et d’efforts. Elle est pourtant faisable, si l’Union européenne l’accepte comme un axe fondamental.

Que faire ? Chirurgie ou homéopathie. Toute l’Europe politiquement correcte veut l’homéopathie. Il s’agit d’apprendre aux divers acteurs de cette tragédie à oublier leurs haines réciproques, sous la tutelle bienveillante des diverses bureaucraties de Bruxelles, avec dans l’ombre la subsistance d’un gros bâton américain. Les élites libérales de ces pays seraient ainsi plutôt d’accord pour reprendre la politique titiste, cette fois-ci avec la démocratie et l’adhésion à l’Europe. Cette politique, de loin la plus difficile, requiert beaucoup d’argent et d’efforts. Elle est pourtant faisable, si l’Union européenne l’accepte comme un axe fondamental.

Reste l’autre solution, la chirurgie, qui atténuerait les occasions sanglantes d’affrontement. C’est celle qui a fini par prévaloir après des siècles de cohabitation entre Grecs et Turcs. Alors, de grâce, évitons la sensiblerie de bazar, et songeons d’abord à sauver le maximum de vies humaines, fût-ce au prix de remaniements territoriaux. La possession de la terre est moins sacrée que la survie des individus.

Par Alexandre ADLER le 12 avril 2001 à 15:53
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