Le psychodrame NTV

Par Léonard VINCENT , le 06 avril 2001 à 15h27 , mis à jour le 05 avril 2001 à 17h38

Les journalistes de la seule chaîne privée nationale russe NTV refusent d'obéir à leurs nouveaux patrons depuis le début de la semaine. En occupant leur rédaction, ils protestent contre le muselage des médias libres par Vladimir Poutine.

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"Nous allons gagner, bon sang ! Mais soyez forts !"
Vladimir Goussinski

Ostankino, au nord-ouest de Moscou, dans la nuit de mardi à mercredi. Grâce au circuit vidéo interne de la chaîne de télévision NTV, les journalistes de la seule chaîne de télévision privée d'audience nationale écoutent leur patron leur parler depuis l'Espagne, où il est assigné à résidence. Vladimir Goussinski les exhorte à garder courage, après la prise de contrôle de NTV par l'Etat, à travers le groupe gazier Gazprom. "Nous allons gagner, bon sang ! Mais soyez forts !" Depuis la veille et jusqu'à jeudi après-midi, la chaîne n'émettait plus que des programmes d'information, en guise de protestation. Les journalistes avaient annoncé à l'antenne un mouvement de "désobéissance civile", affirmant qu'ils n'empêcheraient pas les nouveaux dirigeants de NTV d'entrer dans l'immeuble. Mais qu'ils n'obéiraient pas à leurs ordres.

Manœuvres industrielles et intentions politiques

GRIEFS ET SOLUTION

Accusé d'"escroquerie" par la justice russe qui a demandé son extradition à l'Espagne, Vladimir Goussinski est l'une des bêtes noires de Vladimir Poutine. Lui et ses adjoints dénoncent depuis plus d'un an la volonté de mise au pas du pouvoir des médias indépendants. L'épisode de cette semaine semblait être le point final d'un musellement annoncé. Dans la journée de mercredi toutefois, le magnat américain des médias Ted Turner, fondateur de CNN, a conclu un accord avec Vladimir Goussinski qui pourrait peut-être assurer l'indépendance de la chaîne de télévision russe NTV. Cet accord entrera en vigueur à condition qu'un accord similaire soit conclu avec les groupes russes Gazprom et Gazprom-Media. Le nouveau conseil d'administration de NTV doit se réunir vendredi pour examiner la situation.

La mainmise de l'Etat sur NTV est devenue cette semaine un véritable feuilleton en Russie. Dans sa volonté de museler les contre-pouvoirs — gouverneurs autocrates des provinces, ministres-militaires trop gourmands, médias critiques —, Vladimir Poutine pensait pourtant avoir remporté une bataille de poids, le 3 avril. La chaîne d'opposition est en effet passée mardi sous le contrôle du géant industriel national, qui a nommé six de ses représentants sur neuf au conseil d'administration. Gazprom, qui possédait 46% de NTV depuis novembre mais a obtenu récemment le gel de 19% d'actions litigieuses de la chaîne, a procédé à ces nominations lors d'une assemblée extraordinaire des actionnaires.

Les protestations ont alors fusé, tant dans la presse russe qu'étrangère, ainsi que dans les organisations internationales. "Le Kremlin a transmis aux citoyens un message significatif (…), écrivait ainsi le quotidien Segodnia, appartenant également au groupe Media-Most de Goussinski. Le sort de NTV sera celui de quiconque entrera en opposition avec le pouvoir." De son côté, l'association de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières protestait contre "les considérations juridiques, commerciales et financières mises en avant pour établir la légalité des opérations en cours", lesquelles "ne dédouanent en rien les autorités russes de leur responsabilités politiques dans cette affaire."

Mutinerie dans la rédaction

"Je ne m'apprête pas à confier les affaires de NTV à M. Jordan."
Evgueni Kisselev

Venu chercher jeudi après-midi "les tampons officiels ainsi que les attributs du pouvoir", le représentant de Boris Jordan, un homme d'affaires américain nommé par Gazprom et dont c'était la première tentative directe de prise de pouvoir, est reparti bredouille. Les journalistes de NTV sont sûrs de leur bon droit. Le directeur général démis Evgueni Kisselev, réagissant jeudi à la réception d'un fax de son successeur, a laissé tomber : "Je ne m'apprête pas à confier les affaires de NTV à M. Jordan." Laconique.

Par Léonard VINCENT le 06 avril 2001 à 15:27
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