Bush : l'heure des décisions

Par Alexandre ADLER , le 17 mai 2001 à 16h18 , mis à jour le 16 mai 2001 à 16h41

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur fait un bilan des cent premiers jours de la présidence de George W. Bush.

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"La folie des vins exotiques"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

Voici donc plus de cent jours que George W.Bush exerce la présidence des Etats-Unis, et les jugements, généralement défavorables, fusent sur son style, son programme, ses alliances. Ces jugements sont certainement un peu prématurés. Prématurés sur le fond. Comme le Président lui-même l’a annoncé à un parterre de journalistes: "Ne nous sous-estimez tout de même pas trop tôt." Il est encore un peu difficile de savoir si l’administration suit une ligne précise et si elle a les moyens d’y parvenir. Prématurés dans la forme: derrière un extérieur avenant et engageant, il est encore plus difficile de savoir ce que pense réellement le Président des grands problèmes qu’il aura à résoudre.

Mais une chose est certaine: l’administration Bush est engagée dans un remue-ménage considérable qui aboutira à une redéfinition complète de la direction stratégique de la puissance américaine. De même, entre 1992 et 2000, l’administration Clinton a entièrement repensé la politique économique des Etats-Unis, aboutissant à une sorte de synthèse entre déréglementation et aménagement social du marché. Mais elle a laissé totalement en plan les décisions fondamentales en matière stratégique: Warren Christopher, son premier secrétaire d’Etat, gérait la diplomatie en lawyer rompu aux astuces de procédure. Il faudra attendre l’arrivée de Perry à la tête du Pentagone et de Holbrooke pour le dossier des Balkans, en 1994, pour que les Etats-Unis se remettent en marche, mais sur des solutions à court terme. William Perry était un insider de la défense et un très bon connaisseur de la Chine, qui bâtit une nouvelle orientation vers les hautes technologies et la conciliation avec Pékin.

Après la réélection de Clinton, le nouveau couple Madeleine Albright-William Cohen va, en partie, remettre en cause le travail effectué au profit d’une réactivation fiévreuse de l’OTAN et d’un activisme asiatique propagé par les stratèges de la marine, inquiets de pouvoir justifier le niveau de dépenses très élevé en matière navale par la perspective d’une menace chinoise durable à laquelle Clinton ne croit pas.

Cet objectif de prise de contrôle du FMI a été visiblement légué par l’administration démocrate à ses successeurs républicains.

Enfin, avec la crise asiatique de 1997, les Etats-Unis vont user du FMI avec une très grande énergie pour éteindre les incendies en Corée du Sud, au Brésil et même, à doses plus modérées, en Russie. Ils en tirent l’idée de transformer peu à peu cet organisme multilatéral en véritable OTAN politico-financière à l’échelle mondiale, ce qui implique à leurs yeux un contrôle américain plus serré et justifie la candidature bruyante du numéro deux de l’organisme, Stanley Fischer, au lendemain de la démission de Michel Camdessus, fin 1999. Cet objectif de prise de contrôle du FMI a été visiblement légué par l’administration démocrate à ses successeurs républicains : la toute récente démission de Fischer vise évidemment à déstabiliser le nouveau directeur allemand (irascible) Horst Köhler.

W.Bush hérite ainsi, derrière les apparences souriantes du clintonisme, d’une politique étrangère démocrate incertaine mais de plus en plus activiste sur tous les fronts, garantie par une économie pleinement rétablie et une puissance inégalée. Mais l’heure a sonné des décisions à long terme, comme en1946 avec Truman, Marshall et Acheson, comme en 1970 avec Nixon et Kissinger. Cet examen a été différé pour de bonnes et de mauvaises raisons par Clinton, il a lieu maintenant et n’est absolument pas l’œuvre de "poids légers". Il est trop tôt, nous l’avons dit, pour juger d’un débat qui n’a pas encore pris sa vitesse de croisière, mais il est déjà clair que les termes de la discussion sont en place: comme Nixon, Bush Junior veut raccourcir les lignes que tient la puissance américaine, la recentrer sur ses atouts et abandonner des positions intenables parce que trop lointaines.

La première conviction claire du Président est profondément "antimondialiste", c’est l’Amérique latine. Rien certes que de très normal pour un Texan, qui est tout de même le premier chef d’Etat parfaitement hispanophone de l’histoire américaine et qui, surtout, a réservé au Mexique son premier voyage de candidat et son premier voyage de président. Cette politique de priorité à l’Amérique latine a été réaffirmée avec force à Québec, avec le projet de libre-échange continental ainsi que dans la priorité pour l’aide accordée à la Colombie. Cet attachement sans précédent à la politique continentale, depuis Sumner Welles, le sous-secrétaire d’Etat de Roosevelt dans les années30, est nouveau et important. Il va même, ô surprise, avec un début de détente avec Cuba.

Le Président vient de faire savoir que la recherche d’une certaine entente avec Poutine, passait même avant son plan antimissiles.

La deuxième conviction qui semble peu à peu s’affirmer est celle d’un rapprochement avec la Russie: le Président vient de faire savoir que la recherche d’une certaine entente avec Poutine, passait même avant son plan antimissiles.

En effet, deux influences se sont ici conjuguées: celle d’un technicien, l’expert du Pentagone Andrew Marshall, qui attend d’une division par deux de l’arsenal nucléaire stratégique américain les économies nécessaires à un programme ambitieux de recherche "high-tech". (Son autre objectif d’amaigrissement n’est autre que la flotte des porte-avions, et le troisième concerne les moyens blindés de l’armée de terre.) Mais celle aussi de Candy Rice, qu’on présente à tort comme une nostalgique de la guerre froide et qui n’attend au contraire rien de bon d’un séparatisme ukrainien à coloration antirusse ou des menées centrifuges de la CIA en Asie centrale. Les Etats-Unis vont enfin laisser tranquille la Russie, pour pouvoir réduire encore leur présence en Europe et se concentrer sur l’Asie et le Moyen-Orient.

Mais ici les visions respectives des uns et des autres ne sont pas clarifiées. Il y a ceux — Cheney et Rumsfeld — qui, à leur habitude, souhaitent d’abord serrer toutes les vis dans l’OTAN (en s’appuyant sur les "bons alliés" (Royaume-Uni, Espagne et à présent Italie berlusconnienne), et ceux, au contraire (Colin Powell et le département d’Etat, Paul Wolfowitz et Richard Armitage, respectivement les deux numéros deux du Pentagone et du département d’Etat), qui pourraient admettre l’érection d’un pilier européen atlantique si les Britanniques en garantissaient la fiabilité.

Les lignes du débat changent un peu vis-à-vis de la Chine: là un lobby projaponais et protaïwanais est toujours à l’œuvre pour proposer un containment de Pékin et une nouvelle alliance militaire avec l’Inde, qui avance à grands pas, quoi qu’il arrive. Mais, en revanche, c’est ici qu’intervient le Président, qui est personnellement réticent, avec toute la famille Bush, à abandonner tout dialogue avec la Chine. Mais, pour parvenir à ce dialogue, Bush cherchera d’abord à s’emparer de quelques bonnes cartes, comme un rapprochement avec Moscou, soit l’exact symétrique de la politique américaine des années 70, où Kissinger avait su jouer le rapprochement avec Mao contre Brejnev.

Cette nouvelle approche, plus consistante que celle d’un Clinton à la fois indifférent et complaisant devant sa puissance, ouvre de nombreuses fenêtres d’opportunité à une grande politique européenne.

Par Alexandre ADLER le 17 mai 2001 à 16:18
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