De Mussolini à Berlusconi

Par Alexandre ADLER , le 03 mai 2001 à 11h45 , mis à jour le 03 mai 2001 à 12h08

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur dresse un portrait-catastrophe du magnat Silvio Berlusconi, aux portes du pouvoir en Italie.

adler france personnalites population © INTERNE

"Italie : l'inquiétant Silvio Berlusconi"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

Que le retour en force de Silvio Berlusconi sur la scène italienne soit une catastrophe morale est une évidence. La difficulté consiste à déterminer: 1) en quoi elle consiste exactement; 2) ce qui peut en résulter, pour l’Italie d’abord, pour l’Europe ensuite; 3) et qui en est, au premier chef, responsable.

Certes, Silvio Berlusconi n’est pas un adepte du néofascisme, un nostalgique de la manière forte à la Jörg Haider. Certains socialistes — italiens mais aussi français— feraient d’ailleurs bien, au titre du droit d’inventaire dont se réclame à bon droit Lionel Jospin, de garder en mémoire son alliance de fer avec Bettino Craxi (dont il a d’ailleurs récupéré une partie de l’entourage et bon nombre des électeurs), mais aussi par ce biais avec François Mitterrand: n’a-t-il pas participé en son temps, avec l’escroc Giancarlo Paretti, fossoyeur du quotidien Le Matin, à des conciliabules avec un autre escroc, proche du KGB celui-là, Robert Maxwell, aux fins de bâtir un réseau médiatique social-démocrate européen ?

La gravité du cas Berlusconi ne tient pas non plus vraiment à son système d’alliances: l’effondrement du système politique démocratique sous les coups des juges fort politisés de "Mani Pulite", au début des années 90, avait en effet provoqué une poussée électorale néofasciste sans précédent en Italie, car la Ligue lombarde, au Nord, avait tout d’un mouvement subversif d’extrême droite, raciste, xénophobe, parfois antisémite et ardent partisan du rétablissement de la peine de mort, de la suppression des principaux impôts, et à présent sympathisant de Haider. Et, au sud et au centre du pays, menacés de largage par le Nord égoïste, l’Alliance nationale de Gianfranco Fini, héritière légitime du MSI néofasciste, jouait au contraire la carte de la solidarité des démunis et de l’Etat fort. Ensemble, les deux formations — auxquelles il convient d’ajouter le MSImaintenu (Flamme tricolore!), groupusculaire — n’étaient pas loin des 30% de l’électorat, le score du PCI d’Enrico Berlinguer à son apogée. En poussant Fini à l’aggiornamento postfasciste optimal et en insérant son "parti d’entreprise", Forza Italia, au cœur du dispositif de restructuration de la droite, Berlusconi a plutôt rendu service à la démocratie italienne en empêchant la naissance d’une droite vraiment dure. Force est de constater que la Ligue d’Umberto Bossi lui a joué plus d’un mauvais tour avant de revenir au bercail de la droite, fin 1999, et que la gauche a privé à deux reprises Berlusconi de ses victoires électorales en manœuvrant sans états d’âme avec les chevaliers à la triste figure du séparatisme septentrional, ce qui discrédite définitivement tous les propos moralisateurs qu’elle peut tenir en ce domaine. (Ajoutons que Berlusconi, à son tour, a toujours ménagé soigneusement les énergumènes gauchistes de Refondation communiste de Fausto Bertinotti.)

La véritable gravité du phénomène Berlusconi tient au fait que s’impose, pour la première fois dans une démocratie moderne, la primauté d’un patron des médias.

Non, la véritable gravité du phénomène Berlusconi tient au fait que s’impose, pour la première fois dans une démocratie moderne, la primauté d’un patron des médias, qui est parvenu à transformer le système politique à son profit à partir d’une position d’oligopole dans les télévisions privées. Cette grande première demeure lourde de conséquences : il n’est pas certain que Leo Kirch s’empare à son tour de la chancellerie allemande, mais il aura sûrement la tentation de jouer les faiseurs de rois dans une CDU qui n’a pas retrouvé son assise après l’éclipse de Helmut Kohl. Des ouvrages récents ont mis en lumière le caractère comploteur de sir Malcolm Murdoch, père de Rupert, qui cherchait en 1942 à faire proclamer une république australienne sécessionniste de l’Empire britannique… Qui sait ce qui pourrait passer dans la tête de son fils, Rupert, si William Hague ne fait pas l’affaire chez les tories et qu’un mouvement populiste de rupture de l’Angleterre avec l’Union européenne commence à prendre de l’ampleur? L’émergence de ce pouvoir médiatique, annoncée par Régis Debray depuis de nombreuses années, a de quoi faire frémir. Rappelons-nous le caractère toujours innovateur, en bien comme en mal, de la scène politique italienne, qui a inauguré l’ouverture des libéraux au socialisme en 1910, le fascisme en 1920, la démocratie chrétienne dès 1943, le gauchisme ouvriériste dès 1964, l’usage de la société civile à la même époque et la démocratisation du communisme pendant les années 70.

C’est en ce sens que l’on peut rapprocher les figures de Mussolini et de Berlusconi: celles de deux podestats machiavéliens, fils de l’industrieuse Milan (bien que Mussolini provînt de la Romagne anarchiste), qui inaugurent un bouleversement de grande ampleur de la classe politique par un rapport direct au peuple au nom de la nécessaire montée des classes nouvelles — en 1920, les anciens combattants dépositaires d’une expérience traumatique et incomparable; en 1990, les entrepreneurs saignés à blanc par l’Etat corporatiste des partis démocratiques. Dans les deux cas, la responsabilité de cette ascension est à rechercher dans la faillite morale et intellectuelle des dirigeants du centre gauche. De 1920 à 1922, la combinaison de l’attentisme tacticien du libéral de gauche Giovanni Giolitti et de la démagogie verbale des maximalistes du Parti socialiste de Jacinto Serrati avait été fatale à la monarchie parlementaire; aujourd’hui, la coalition de gauche, malgré son travail convenable en matière européenne et fiscale, est perdue par les calculs à la petite semaine du petit groupe dirigeant du PDS, les fils à papa du PCI, intoxiqués irréversiblement par la politique politicienne qu’ils connurent dans les années 70.

L’arrivée de Berlusconi en vainqueur sera bien sûr une honte et un risque pour l’Europe.

L’arrivée de Berlusconi en vainqueur sera bien sûr une honte et un risque pour l’Europe. Mais la solution, comme dans les années 20, réside dans l’apparition de nouveaux Gramsci et de nouveaux Gobetti qui penseront l’union de la gauche et du libéralisme pour construire une véritable coalition démocratique et populaire; elle ne passe pas par le salotto buono (littéralement le "salon d’apparat", qui désigne la fine fleur de la politique), conformiste et arrogant, auquel les électeurs préfèrent semble-t-il ce personnage d’entrepreneur fellinien dénommé Berlusconi, qui dort avec un filet sur ses cheveux gominés, mais n’hésite pas à mouiller sa chemise, comme tous ces Italiens, entrepreneurs ou salariés, qui tous les jours font la grandeur véritable de la Péninsule.

Par Alexandre ADLER le 03 mai 2001 à 11:45
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

       Chargement en cours...
      Alertez-nous
        alertez-nous

        Témoin d'un événement ?

        Alertez la rédaction !

        Envoyez une alerte

        A lire aussi
        logAudience