"Tony Blair, le roi de l'hypnose : pourquoi les Britanniques iront voter pour lui le 7 juin"
Cette semaine en couverture de Courrier international
Tony Blair cingle vers un triomphe électoral sans mélange qui devrait seulement lui permettre de ramener à la Chambre des communes, pour son second mandat, une majorité à peu près aussi large que la précédente, mais encore lui soumettre un parti travailliste où les dernières lueurs contestataires auront été éteintes : la révolution sociale a été définitivement oubliée au bénéfice de ce que Léon Gambetta avait, en son temps, qualifié de "révolution des places", et il ne reste du bon vieux populisme ouvrier que la paire de claques que le vice-premier ministre John Prescott — un Philippe Séguin non mélancolique — a appliquée soigneusement sur les joues d'un sympathisant conservateur agressif, ce qui lui vaut désormais dans les "tabloïds" le surnom de "Pujiliste" (cela vaut mieux que le sobriquet de Mario dont l'affublaient ses collègues conservateurs dans les questions d'actualité, sous le prétexte que "Honast John" avait débuté comme barman sur un paquebot de croisière, avant de diriger le puissant syndicat des marins).Eh oui ! cher lecteur, cette élection britannique est tellement peu passionnante tant son issue est claire, que l'on se prend à raconter les vieilles anecdotes d'un parti qui n'existe plus que par quelques figures folkloriques. "The workers' flag is deeply pink, for they've washed it in the kitchen sink" (Le drapeau des travailleurs est profondément rose, parce qu'il a déteint dans l'évier de la cuisine). Cette vieille ritournelle des communistes de Cambridge a fini par devenir vraie un beau jour, avec Tony Blair. Et plus personne n'en rit vraiment.
"Grande-Bretagne : 15ème Etat-membre de l'Union Européenne qui se trouve être aussi le 51eme Etat des Etats-Unis. Gouvernée par les Ecossais." |
"Grande-Bretagne : 15ème Etat-membre de l'Union Européenne qui se trouve être aussi le 51eme Etat des Etats-Unis. Gouvernée par les Ecossais." Ce résumé lapidaire dû à un des habituels chroniqueurs humoristes du Sunday Times, nous renvoie pourtant au choix essentiel qui attend le nouveau gouvernement. On sait bien que Tony Blair a su jusqu'à présent surfer habilement sur l'absence de choix. Mais il ne pourra guère l'éluder dans la prochaine législature. Faute pour Londres d'une politique volontariste, d'autres ont déjà décidé pour lui, à Washington, Berlin et Bruxelles.Washington d'abord : les "special relationships", chères au Foreign office ont tout de suite été définies par Bush II : il s'agit des relations spéciales avec le Mexique, premier pays visité par le Président. Pour le reste, la trop grande intimité des gouvernements britanniques successifs avec leurs homologues américains vient, une nouvelle fois, de se retourner : Clinton avait boycotté Major qui avait fait campagne de manière éhontée pour Bush Ier et contre lui ; Bush II est bien parti pour snober activement un Tony Blair qui a fait campagne pour Gore et se montrait trop l'ami personnel de Bill. Mais plus en profondeur, la nouvelle Amérique ne peut que s'irriter des prudences britanniques, de sa réticence devant la défense anti-missiles, de sa diplomatie flexible envers Pékin et Moscou, de son acceptation, même limitée, d'une armée européenne.
Berlin ensuite : le sort en est jeté. Les désaccords profonds entre Allemands et Français à présent installés sur la table, permettent à Gerhardt Schoeder d'engager le second volet de sa politique, caressé depuis fort longtemps : la proclamation de l'indépendance allemande au nom d'un renoncement au fédéralisme qui serait devenu impossible, par refus de la France.
Rien ne s'oppose donc plus à ce que Tony Blair livre la bataille de l'euro, et fasse entrer enfin pour de bon l'Angleterre dans une Europe qui renonce d'elle même à devenir un super-Etat. |
Les conditions difficiles d'une bataille électorale beaucoup plus disputée contre Edmund Stoiber fin 2002 feront le reste : l'Allemagne se rallie discrètement au point de vue britannique d'une "Europe des Patries", et la France tacitement fait de même. L'axe Rome-Madrid joue lui aussi pour un affaiblissement programmé des pouvoirs de Bruxelles. Rien ne s'oppose donc plus à ce que Tony Blair livre la bataille de l'euro, et fasse entrer enfin pour de bon l'Angleterre dans une Europe qui renonce d'elle même à devenir un super Etat. Mais ici sans doute mesure-t-il mal l'ampleur du combat qu'il va mener. Comme souvent dans la politique anglaise, lorsqu'un parti défaille (en général les Tories), il se nourrit de la substance d'un adversaire devenu trop puissant : les Whigs les plus conservateurs rejoignent Peel dans les années 1840 par peur des radicaux de John Bright, les protectionnistes nationalistes de Joe Chamberlain abandonnent à leur tour un parti libéral allié aux syndicats à la Belle Epoque, les nationaux-libéraux cassent la gauche modérée après 1918 et Ramsay Mac Donald réitère le coup en emmenant cette fois-ci la droite travailliste en 1931. Pour finir ce sera la scission sociale-démocrate de Roy Jenkins et David Owen de 1979 qui assure dix ans de tranquillité à Margaret Thatcher. Lorsque Tony Blair engagera la bataille de l'euro, il ralliera certes à lui le vieux centrisme conservateur et paternaliste des Heath, Heseltine, aujourd'hui Patten et Clarke, mais il pourrait fort bien retrouver dans l'autre camp son propre chancelier de l'échiquier Gordon Brown reprenant dans ses mains calleuses (et calédoniennes) l'Union Jack de la souveraineté proclamée, des bras trop grêles de William Hague. Et là la bataille sera plus rude. Elle bouleversera toute la donne britannique.