Vers une relance de la course aux armements ?

Par Franck LEFEBVRE , le 03 mai 2001 à 00h10 , mis à jour le 02 mai 2001 à 19h05

Le candidat Bush l'avait promis, le président Bush l'a fait : le bouclier anti-missiles américain va bientôt devenir une réalité. Une décision largement influencée par des arrières-pensées de politique intérieure, et qui pourrait inciter la Chine à relancer sa production de missiles. Jacques Beltran, de l'Ifri, joint par tf1.fr, explique pourquoi.

missile lancement © INTERNE

Tf1 .fr : George W. Bush a annoncé mardi officiellement que les Etats-Unis vont se doter d’un bouclier anti-missiles. Cette décision, devant laquelle avait reculé Bill Clinton, ne risque-t-elle pas de remettre en cause les accords de non-prolifération nucléaire signés à ce jour (notamment avec la Russie) et de favoriser une reprise de la course aux armements ?


Un bouclier anti-missiles terrestre,
marin, aérien... et spatial - DR
Jacques Beltran (1) : Les menaces de la Russie sont de portée limitée. Pour les Etats-Unis, il y a deux options aujourd’hui : soit se retirer directement du traité ABM (2) , en considérant, comme ils l’ont déjà dit à plusieurs reprises, qu’il s’agit d’une relique de la guerre froide ; soit essayer de le faire en concertation non seulement avec leurs alliés, mais aussi avec la Russie. Or, il semblerait qu’il y ait eu des progrès réalisés en ce sens, et que les Etats-Unis soient beaucoup plus intéressés aujourd’hui par l’option de la négociation. Les Russes, d’ailleurs, ont donné des signes qu’ils étaient eux-mêmes prêts à discuter. Pour le moment, Moscou a menacé de ne pas appliquer les accords Start II (3) en cas de retrait unilatéral de Washington du traité ABM. C’est une réplique tout à fait envisageable de la part de la Russie, mais elle ne gênerait sans doute guère les Etats-Unis. C’est la raison pour laquelle la marge de manœuvre de la Russie est en fait très réduite.

Tf1 .fr : Mais d’autres régions du monde sont directement concernées par ce renouveau du projet américain de défense anti-missiles, notamment la Chine et l’Europe…

Jacques Beltran : En effet, le pays qui risque de réagir le plus mal à cette décision, ce n’est pas la Russie, c’est la Chine. Pékin considérait déjà que le système prévu par Clinton, et qui visait à intercepter une vingtaine de missiles à partir d’intercepteurs qui auraient été basés sur le territoire américain, était directement dirigé contre la Chine – et pas du tout contre ces fameux "rogue states" ou "Etats-voyous" que seraient l’Iran, l’Irak ou la Corée du Nord. Le système envisagé par l’administration Bush, et qui semble nettement plus développé que le projet Clinton initial, avec à la fois des intercepteurs terrestres, maritimes, voire, à terme, spatiaux, affecterait encore plus la Chine dans sa capacité de dissuasion nucléaire. C’est la raison pour laquelle les Européens, et en particulier la France, craignent que ce projet relance la course aux armements. Car si la Chine sent que ses capacités de dissuasion nucléaire sont menacées, elle aura vraisemblablement pour politique d’augmenter sa production de missiles. Ce qui aurait pour conséquence de relancer la production de missiles de l’Inde et du Pakistan…


L'annonce du président Bush - DR
En ce qui concerne l’Europe, l’opinion générale vis-à-vis de ce bouclier anti-missiles a beaucoup évolué. Le consensus qui semblait prévaloir il y a quelques années, voire quelques mois, a éclaté. Les Européens semblent avoir admis aujourd’hui dans leur majorité le caractère inéluctable de la défense anti-missiles – ou du moins, le caractère inéluctable de la volonté américaine d’avancer sur ce dossier. Et ils ont choisi de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Cela explique la réaction des Britanniques – Tony Blair a admis les préoccupations américaines ; de son côté, Gerhard Schroeder a mentionné l’intérêt de l’Allemagne pour les retombées technologiques et économiques d’un tel système anti-missiles… Il n’y a guère que la France qui y soit toujours réellement opposée – et encore, là aussi il y a évolution : on a pu entendre récemment Hubert Védrine dire que tout dépendrait de la manière dont les Etats-Unis mettraient en place un tel projet.

Tf1 .fr : Cette décision du président américain n’a-t-elle pas été en grande partie dictée par des considérations de politique intérieure, plus que par des considérations stratégiques ?

Jacques Beltran : La politique intérieure a effectivement beaucoup compté dans la décision de George Bush. Elle a joué de deux manières : il y a tout d’abord un aspect purement électoral – George Bush et ses conseillers se sont engagés sur ce projet de défense anti-missiles. Il faut se souvenir que le candidat Bush avait affirmé qu’il y avait pour les Etats-Unis un véritable "impératif moral" à se protéger. Il y a aussi un aspect industriel : de grandes entreprises comme Boeing ou Lockheed Martin sont directement impliquées dans ce projet et souhaitent évidemment le voir aboutir. Par ailleurs, les Américains sont véritablement convaincus de la nécessité de se protéger de ces fameux "Etats-voyous". Le président Bush a ainsi fait valoir qu’il ne craignait pas tellement qu’un missile puisse toucher le territoire américain, mais qu’il voulait surtout se prémunir de la possibilité d’un chantage au missile – ce qui est une perspective complètement différente.

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(1) Jacques Beltran, de l’Institut Français des Relations Internationales, est spécialisé dans la sécurité européenne et les relations transatlantiques (voir l’article "Clarification Wanted" publié par le Washington Times le 5 mars 2001). Il est l’auteur, avec Frédéric Bozo, d’un ouvrage à paraître en juin-juillet prochain : "Les Etats-Unis face à la défense européenne : vers de nouveaux malentendus transatlantiques ?" (Ifri)

(2) L’accord ABM (Anti-Ballistic Missile) a été signé en mai 1972 par les présidents Richard Nixon et Léonid Brejnev. Il limite les parapluies anti-missiles à un par pays, essentiellement autour des capitales. Considéré comme une brèche majeure dans la guerre froide, il a favorisé d'autres accords entre les deux pays, comme celui de 1987 limitant la portée des missiles transportant des ogives nucléaires (traité FNI).

(3) Après la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, Washington et Moscou ont conclu plusieurs accords de désarmement : START I en 1991 limitant à 6.000 le nombre d'ogives nucléaires de part et d'autre, puis START II en 1993 descendant ce plafond à 3.500 ogives, et lancé START III en 1997 prévoyant une limitation à 1.500 têtes. Parallèlement, Russes et Américains, avec les autres puissances nucléaires officiellement reconnues (Chine, Grande-Bretagne, France), ont convaincu en 1995 l'ensemble des pays de la communauté internationale à prolonger indéfiniment le traité de non prolifération nucléaire (TNP), puis, l'année suivante, à interdire tous les essais nucléaires (CTBT, comprehensive test ban treaty).

Par Franck LEFEBVRE le 03 mai 2001 à 00:10
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