Double "complot" à Alger

Par Alexandre ADLER , le 28 juin 2001 à 16h41 , mis à jour le 27 juin 2001 à 16h59

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur décrypte le pouvoir des militaires algériens, hier et aujourd'hui.

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"Algérie : que veulent les militaires ?"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

 
L'armée algérienne dirige dans les faits l'Algérie depuis 1965. De tous les présidents du pays, deux, Ben Bella à l'origine, Boudiaf au plus profond de la crise islamiste, n'en sont pas issus, et l'un et l'autre furent tout de même portés sur le pavois par des prétoriens qui partageaient certaines de leurs idées, socialistes en1962 avec le premier, modernisatrices laïques après 1992 pour le second.

Il faut comprendre les raisons de ce rôle déterminant de l'armée : face à l'insurrection populaire, parfois anarchique et peu apte à former des cadres compétents, face à l'héritage important de la colonisation française et de la vie politique encore embryonnaire, mais qui avait déjà débouché, à Alger du moins, sur une démocratie en gestation, le nouveau pouvoir militaire incarnait une troisième voie: celle du nationalisme intransigeant et autoritaire. Les deux armées des frontières, au Maroc et en Tunisie, étaient en effet issues des insurrections de l'Oranie pour l'une, des Aurès pour l'autre, mais s'étaient tôt transformées en esquisses d'un appareil d'Etat à venir, sous l'impulsion de conseillers militaires égyptiens, directement reliés à Nasser. Les Soviétiques et les Allemands de l'Est avaient, de leur côté, formé la Sécurité militaire de l'efficace Boussouf aux méthodes du KGB et de la Stasi. Celle-ci (devenue le Département du renseignement et de la sécurité, DRS) est encore à ce jour la force de police principale du régime sous les ordres du général Mediene, alias Toufik.

Longtemps temple de l'intransigeance arabisante et socialiste, notamment dans la dernière phase du long régime de Boumediene, l'armée, en enrôlant de plus en plus le pays, allait pourtant se civiliser chaque jour davantage.

Longtemps temple de l'intransigeance arabisante et socialiste, notamment dans la dernière phase du long régime de Boumediene, l'armée, en enrôlant de plus en plus le pays, allait pourtant se civiliser chaque jour davantage. Les raisons de cette évolution sont simples : il s'agit tout bonnement d'une revanche de la nature sociale. Dans les années 60, une armée, issue des frontières, avait imposé sa loi aux régions et aux expériences politiques les plus vitales du pays : la Kabylie indomptable, cœur de l'insurrection depuis 1955 et mère de l'importante Fédération de France du FLN, était humiliée et privée, avec la marginalisation puis l'exil d'Aït-Ahmed, de son rôle essentiel. Elle répondra, à la fin des années 70, par une revendication culturelle et le développement par Aït-Ahmed d'un parti qui se voulait national, mais est demeuré régionaliste, le FFS, dont est issu, après une scission, le RCD de Saïd Saadi. Alger et les élites semi-parlementaires de la province, Ferhat Abbas et Youssef Ben Khedda, présidents successifs et réduits à l'état de potiches du FLN, étaient également balayés, au mépris de leur représentativité. Chassé de la grande politique, leur sensibilité métisse et libérale allait trouver sa revanche "à la soviétique" dans l'humour et la gouaille populaires.

Mais surtout l'armée elle-même, devenue seule source de pouvoir, a été l'objet d'une reprise en main en douceur, et de l'intérieur, par la Kabylie et la francophilie algéroise. Ici, c'est le noyau des "DAF" (déserteurs de l'armée française), qui s'affirme peu à peu sous le règne de Chadli Bendjedid, contre les officiers formés exclusivement à l'école nasséro-soviétique. L'effondrement d'abord de l'Egypte nassérienne, puis de l'Union soviétique, les a conduits peu à peu à se retourner vers le Nord et à renouer avec la France, ainsi qu'avec le pluralisme latent de la société algérienne, au moment même, la fin des années80, où se levait la tempête islamiste. Cette conversion a coïncidé avec la montée en puissance, au sein de l'état-major, d'une forte équipe de généraux et de colonels kabyles, qui ne fait que rétablir l'équilibre fondamental de la société algérienne au sein de sa principale institution. Mais attention! Les Kabyles ne sont pas les alaouites syriens, et le FLN n'est pas le Baas, dont la matrice culturelle n'est autre que le fascisme européen. Les Kabyles ne veulent donc pas confisquer le pouvoir politique — bien qu'avec Mohamed Touati, Mohamed Lamari et Mohamed Mediene ils dirigent l'armée — et ils ont compris dès 1992 que la douteuse légitimité électorale du FIS ne pouvait être contrebattue que par une légitimité civile, potentiellement représentative d'une majorité des Algériens: d'où l'appel à Boudiaf de Nezzar, qui avait été séduit autrefois par les critiques acérées de l'industrialisation boumediéniste, d'où l'appel des mêmes hommes à Bouteflika, lorsqu'ils pensèrent que leur collègue Zeroual était allé trop loin, avec son âme damné Betchine, dans la réconciliation avec le FIS et son bras armé l'AIS. Or Bouteflika a doublement démérité: il a mal géré le pays et paralysé l'action du gouvernement sous des trombes de discours contradictoires et il cherche, à présent, avec l'aide saoudienne, à imposer un retour au système Boumediene que favoriserait une partie des cadres de l'ancien FIS.

L'intelligentsia civile elle-même se prête mal à l'alliance, pourtant indispensable, avec une institution militaire enviée, qui a permis à quelques-uns de ses membres les plus importants un enrichissement illicite considérable.

Voici pourquoi, dès le déclenchement entièrement spontané des émeutes kabyles de Tizi Ouzou, Bouteflika et les militaires s'accusent réciproquement de complot, et le Président multiplie à l'extérieur du pays les pseudo-révélations visant à discréditer Nezzar, Toufik et Touati. L'intelligentsia civile elle-même se prête mal à l'alliance, pourtant indispensable, avec une institution militaire enviée, qui a permis à quelques-uns de ses membres les plus importants un enrichissement illicite considérable. Parvenu à ce point de blocage et d'explosion, dans une société qui a moins peur d'une prise de pouvoir islamiste, les militaires algériens ne peuvent, cette fois-ci, que prendre le risque d'une démocratisation véritable, avec quelques personnalités indiscutables, tirées des institutions internationales, de la haute technocratie et de la libéralisation des dernières années de Chadli, capables de réussir là où le grand Ferhat Abbas et l'héroïque Boudiaf ont tour à tour échoué. Le risque est grand. Mais l'immobilisme de Bouteflika l'est plus encore.

Par Alexandre ADLER le 28 juin 2001 à 16:41
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