Après les crimes, la désescalade ?

Par Alexandre ADLER , le 26 juillet 2001 à 12h56 , mis à jour le 26 juillet 2001 à 13h09

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur échafaude quelques hypothèses sur l'avenir de la guerre en Tchétchénie.

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"Tchétchénie : si les Russes disaient non au massacre"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

La guerre de Tchétchénie parvient à son terme tout en conservant son caractère terrible de violence impossible à contenir. Des deux côtés en effet, la haine inextinguible se croit légitime: les Tchétchènes, à travers leurs confréries soufies, maintiennent incandescente la mémoire des affrontements et des persécutions du passé, depuis les lointaines campagnes de Bariatinski au XIXesiècle, qui poussa un bon tiers du peuple tchétchène vers l’exil, perse ou ottoman, jusqu’à la déportation en Asie centrale par Staline en 1944.

Mais les Russes, qui s’adonnent moins à la mémoire ancienne, ont aussi leur récit, qui démarre avec la révolution d’Octobre, et ils constatent qu’à chaque épreuve vitale qu’ils ont traversée, ils ont eu les Tchétchènes contre eux : en 1919-1920, dès 1940, où commence, en pleine guerre de Finlande, l’insurrection de Hassan Israïlov, qui ne sera matée qu’après Stalingrad, et à nouveau avec le "temps des troubles" qui commence en 1988-1989. En particulier, ils ne comprennent pas pourquoi ce seul peuple musulman du Caucase ne se contente pas d’une large autonomie, qui convient à peu près à ses cousins du Daghestan ou d’Ingouchie; il est choqué de voir que des hommes qui avaient accompli de belles carrières dans l’armée soviétique, comme Doudaev, général d’aviation, et son successeur Maskhadov, colonel d’infanterie, retournent aujourd’hui leurs armes et leur compétence contre ce qui fut leur patrie, ni plus ni moins généreuse qu’avec n’importe quel autre Soviétique. Et, surtout, les Russes n’admettent pas que des Tchétchènes puissent constituer de puissants réseaux d’influence à Moscou même, tout en cherchant à annihiler la puissance russe dans le Caucase, puisque les Tchétchènes, avec l’aide intéressée des Saoudiens ainsi que du régime abominable des talibans afghans, ont bel et bien cherché, en 1999, à entraîner dans la voie de la guerre sainte séparatiste tous les peuples du Caucase du Nord.

La vague des attentats de Moscou puis de Riazan de 1999 visaient, non pas à aider Poutine ni qui que ce soit au centre, mais à intimider le pouvoir civil et lui interdire toute nouvelle négociation au Caucase.

Parvenus à une telle accumulation de griefs, les deux peuples ne pouvaient que se faire la guerre. Mais cette guerre est devenue inexpiable par l’accumulation de deux facteurs supplémentaires : le développement au Caucase du Nord d’une armée de desperados russes, mal ou pas payés, mal équipés, en étroite relation avec des lobbies pétroliers et militaires violents, terrain d’élection de cette fraction du GRU, le service de renseignements militaires soviétique, qui, à la différence du KGB andropovien, n’a jamais accepté ni la perestroïka de Gorbatchev, ni l’anarchique démocratisation eltsinienne, encore moins la perte de l’empire. Personne n’imagine que le Kremlin de Boris Eltsine ait pu organiser plusieurs tentatives spectaculaires d’assassinat du président géorgien Chevardnadze ou de son homologue azerbaïdjanais Aliev : ce sont pourtant des mains russes, maculées de pétrole, qui ont tenté de le faire ces dernières années. Ces mêmes mains ont évidemment agi dans la vague des attentats de Moscou puis de Riazan de 1999, qui visaient, non pas à aider Poutine ni qui que ce soit au centre, mais à intimider le pouvoir civil et lui interdire toute nouvelle négociation au Caucase : ainsi l’armée du général Kvachnine a-t-elle pu mener, comme naguère l’armée française en Algérie, la guerre qu’elle entendait, avec son cortège d’exactions, qui, plus encore que des crimes, constituent de grandes fautes à l’égard d’un peuple que la majorité des Russes voudraient encore associer à leur nouvel Etat sur des bases d’égalité et de réciprocité.

Mais soyons justes: la fraction islamiste de l’insurrection tchétchène, fortement présente au sein du gouvernement insurrectionnel, agit depuis cinq ans avec un mélange de cruauté, d’intolérance et de violence provocatrice et criminelle (les prises d’otages tarifées, que le GRU encourage par ailleurs en sous-main), qui ne devrait laisser aucune illusion sur ce que pourra être une Tchétchénie indépendante entre leurs mains couvertes de sang.

La vérité est aussi simple qu’au Kosovo ou en Macédoine: si les Tchétchènes pouvaient voter librement, ils choisiraient eux aussi un Rugova du Caucase qui opterait pour un compromis politique avec les Russes et une intégration avec les autres territoires autonomes de la région, et tout d’abord le Daghestan et l’Ingouchie. A la veille de la seconde guerre de1999, il y avait d’ailleurs une courte majorité de Tchétchènes, lassés de leur indépendance gangstérisée et saoudisée, pour souhaiter un accommodement avec Moscou : ce sont ces femmes et ces hommes qui, souvent, ont le plus souffert des exactions de la soldatesque russe mal commandée.

Poutine ne vient-il pas d’affirmer qu’une indépendance tchétchène lui serait, en elle-même, indifférente ?

Malgré ce constat désolant, une solution politique se dessine : Poutine a dû ruser avec son armée, mais il lui rapporte à présent une demi-victoire militaire qui était le point essentiel à établir, car un peuple en aussi grande difficulté que le peuple russe n’a pas droit à la défaite. En menant campagne au Caucase comme il l’a fait, Poutine a préservé les chances de la démocratie en Russie. Reste à présent à désescalader; les premiers et timides procès de criminels de guerre militaires russes, la cooptation du défenseur des droits de l’homme Serge Kovalev dans une délégation russe exploratoire en décembre 2000, la reprise du dialogue entre Moscou, la Turquie et l’Azerbaïdjan, en utilisant le savoir-faire du grand patron azéri de Loukoil, Vagit Alekperov, font partie de cet ensemble d’indices d’une détente à venir. Poutine ne vient-il pas d’affirmer qu’une indépendance tchétchène lui serait, en elle-même, indifférente ?

Pour parvenir à cet apaisement nécessaire, il faudra néanmoins que s’affirme une stratégie d’ensemble de la nouvelle puissance russe vis-à-vis du Caucase, du pétrole (et de l’OPEP), de la Turquie (et des Balkans), c’est-à-dire, en ultime analyse, une stratégie de réconciliation avec les Etats-Unis. C’est ici que le microcosme caucasien rejoint le macrocosme de l’après-guerre froide.

Par Alexandre ADLER le 26 juillet 2001 à 12:56
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