 Mira Markovic - DR |
Les épisodes majeurs de la vie de Slobodan Milosevic, né le 20 août 1941 à Pozarevac, ont été abondamment commentés. Mais il reste que l'homme a souvent été décrit comme un paranoïaque manipulé par une virago nommée Mirjana Markovic. Certes, jusqu'à aujourd'hui, "Mira" est son seul amour. Tous deux se sont rencontrés au lycée, tous deux étaient adolescents, solitaires et incompris, psychiquement aussi brillants que troubles. Aujourd'hui encore chef de file du dernier quarteron des communistes nationalistes de Serbie, "Maman" a, dit-on, une influence décisive sur lui, le poussant à la colère ou à l'apaisement dans les moments de crise. "Tout se déclenche en Serbie lorsque l'étable idéologique de Maman s'exprime", résumait pour tf1.fr un intellectuel serbe, lors de la révolution du mois d'octobre dernier. Mais Slobodan Milosevic est-il seulement ce roi Lear de Belgrade, grandiloquent et dérisoire ?Cigarillos, whisky et manigances
On a beaucoup évoqué le parcours professionnel du directeur de banque parfaitement anglophone, du fumeur de cigarillos à la personnalité ombrageuse et colérique, de l'apparatchik devenu secrétaire général de la Ligue des communistes de Serbie en 1987. L'homme devint en 1989 le très populaire président de la Serbie, avant que les citoyens ne le sacrent président d'une Yougoslavie fantôme en 1997. Tout le monde a parlé du suicide de ses deux parents, l'un théologien orthodoxe enterré au Monténégro, l'autre militante communiste de la première heure. On a récemment redécouvert son cousin, sorte de Zorba monténégrin raillant les manières de citadins de son jeune parent "Sloba" lors de ses vacances à la campagne. Ses laudateurs comme ses détracteurs ont évoqué son goût pour le calcul politicien et le whisky, son égoïsme et son ambition, son populisme grand'serbe et son habileté dans le mensonge.
 La villa des Milosevic à Dedinje - DR |
Pourtant, derrière ce tableau folklorique d'époux damné, retranché dans son bunker luxueux de Dedinje, se cache peut-être une personnalité plus élémentaire qu'il faut prendre au premier degré. Car, et si, en fin de compte, Slobodan Milosevic était sincère ? Terne technocrate de la Yougoslavie titiste, il se lance en politique à la fin des années 80 sur les conseils de Mira. Avec, en tête, l'idée de prendre ses responsabilités à sa manière — qui ne peut qu'être unique. C'est ainsi qu'il mènera sa carrière, sans jamais se prendre pour Nicolae Ceausescu, mais sans jamais revêtir non plus la toge de l'honnête homme pragmatique. Il n'imitera donc pas son mentor Ivan Stambolic, qui regrettera toujours d'avoir donné sa chance au jeune "Sloba" jusqu'à son kidnapping jamais résolu, à l'été 2000. Il faut dire que sa créature l'a honteusement évincé du pouvoir en l'accusant — ironie du sort — de pratiques "dictatoriales", après qu'il ait eu l'impudence de critiquer son second.Autre façon de voir
Mais prenons-le au mot et disons que Slobodan Milosevic a toujours considéré comme supérieurement précieux l'unité de la République yougoslave contre les sécessionnistes de tous bords (Slovènes, Croates, Musulmans bosniaques, Kosovars). Disons qu'il ne déteste rien tant que les "provinciaux" qui refusent aux Serbes disséminés dans la fédération de vivre selon leurs vœux, au sein de la fratrie yougoslave. Disons qu'il a usé de tout pour arriver à ces fins, quel qu'en soit le prix. Ainsi a-t-il eu l'incroyable culot, à son arrivée à une conférence internationale en pleine guerre de Bosnie, d'affirmer à des journalistes, dans un parfait anglais et de sa voix brûmeuse : "Il n'y a pas d'action militaire en cours en Bosnie-Herzégovine" ("There is no such thing as a military action going on in Bosnia-Herzegovina"). C'était vrai, mais ce n'était pas réel : l'armée yougoslave n'intervenait certes pas officiellement. Mais l'on sait aujourd'hui ce qu'il en est de la mainmise de Milosevic sur les marionnettes bosno-serbes du psychiatre-poète Karadzic et de son pitbull Mladic.
 Ivan Stambolic - AFP |
Le premier épisode de la carrière politique de "Sloba" est édifiant à cet égard. Envoyé dans la petite république autonome du Kosovo par son parti en 1987, sa mission devait être de rétablir le calme et le dialogue entre les communautés albanaise et serbe, en perpétuel affrontement. Lors d'une réunion houleuse avec les nationalistes serbes de la province, il écoute, des heures durant, la complainte de ces hommes et de ces femmes qui affirment que les Shqipetars les violentent, les martyrisent, les parasitent. Dehors, les Serbes ont fait venir des camions bourrés de pierres. Quelques unes volent dans la foule massée. Pour affirmer l'autorité du Parti, Milosevic sort, flanqué du représentant albanais du PC au Kosovo, terrorisé, conspué par les manifestants, Azem Vlasi. Un homme accuse les policiers albanais de les brutaliser. Une camera de la chaîne nationale RTS s'avance vers Milosevic. Il murmure, la mine grave, et répète deux fois : "Plus personne ne vous fera de mal."Sa carrière est lancée, sa méthode est installée, mélange de persuasion archaïque et de ruse maladroite, de passion et de cruauté, de culot maniaque dans le mensonge et de précision diplomatique dans le verbe. Il n'est pas parvenu à ses fins et ce sont les moyens employés qui lui valent aujourd'hui un procès historique.