Le risque d’un fascisme à la chinoise

Par Alexandre ADLER , le 05 juillet 2001 à 16h31 , mis à jour le 04 juillet 2001 à 16h41

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur décrypte les violents agissements des autorités chinoises, dans la perspective des Jeux olympiques de 2008.

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"1000 exécutions en deux mois : la Chine prépare les J.O. 2008"
Cette semaine en couverture de 
Courrier international

La Chine se prépare pour un long été. Le calme apparent de la rue pékinoise, plus que jamais livrée aux affaires après une nouvelle année de forte croissance et dans la perspective des Jeux olympiques de 2008, ne masque qu’imparfaitement les angoisses et les déséquilibres de la scène politique. Car une ère doit en effet bientôt s’achever au cours des deux prochaines années, avec la retraite programmée du président Jiang Zemin et l’apparition d’une nouvelle équipe de dirigeants, qui se situera dans sa mouvance ou, au contraire, en opposition à son cours prudent.

Comme à l’ordinaire, beaucoup de faux bruits se répandent. Beaucoup de désinformation est produite par le pouvoir central dans le but de tromper les observateurs étourdis. Et des manœuvres d’intimidation s’exercent sur les intellectuels et les journalistes chinois afin qu’ils n'informent plus les Occidentaux ou leurs compatriotes de Hongkong et de TaÏwan, dont on redoute les révélations. Le licenciement, l’année dernière, du grand Willy Lo Lap-Lam, du quotidien South China Morning Post, de Hongkong, a fait partie de cette offensive du pouvoir central, qui entend continuer à débattre à rideau baissé.

De quoi s’agit-il ? De l’acte final du régime communiste, tout simplement. Terrorisés par la chute de l’Union soviétique, en 1991-1992, les dirigeants chinois se sont repris. Ils ont bien vu que les anciens dirigeants communistes avaient récupéré une bonne part de leur influence à Moscou et qu’ils s’étaient même fait soutenir par le suffrage universel dans des pays comme la Pologne ou la Roumanie. Bref, qu’une transmutation du régime vers un ailleurs encore indéfini, était possible sans que les hommes aujourd’hui en place aillent nécessairement tous à la trappe. Du coup, l’unité de la direction du Parti, qui avait été maintenue par la forte croissance économique et la peur partagée d’une "transition pacifique" vers la démocratie et l’économie de marché —toutes deux destructrices de la tradition communiste — est à présent fortement érodée. Il n’y a plus d’entente véritable entre le président Jiang Zemin, le Premier ministre Zhu Rongji, le dauphin désigné Hu Jintao et les chefs militaires.

Nous savons bien que, dans leurs phases terminales, les socialismes d’Etat deviennent des composés instables de social-démocratie et de fascisme...

Tout cela augure mal de la réunion décisive de rentrée, qui se tient traditionnellement dans la station balnéaire de Beidaihe (dans le Hebei), dont Mao avait voulu faire la réplique de ce qu’était Yalta pour les hiérarques soviétiques. Cette réunion va se dérouler dans une atmosphère troublée par la mise en avant de stratégies divergentes. Les expériences des autres sociétés communistes sont ici un guide précieux. Nous savons bien que, dans leurs phases terminales, les socialismes d’Etat deviennent des composés instables de social-démocratie et de fascisme, où voisinent Gorbatchev et les putschistes de 1991, les réformateurs libéraux de Belgrade et Milosevic, etc.

La Chine n’échappe pas à cette situation. Une série ininterrompue de grands réformateurs —Hu Yaobang, destitué du secrétariat du Parti en 1987 ; Zhao Ziyang, chassé de son poste de Premier ministre après Tian’anmen; Zhu Rongji, l’actuel Premier ministre; mais aussi des figures moins connues mais essentielles comme Wan Li, le fidèle confident de Deng — ont peu à peu défini une voie sociale-démocrate. Celle-ci pourrait consister à organiser le retrait en bon ordre du Parti de la direction de l’économie, la généralisation des élections (au niveau des villes, puis des districts, puis enfin des Provinces), l’autorisation progressive d’autres partis (dont le vieux Kouomintang, à présent dans l’opposition à Taïwan) d’opérer librement à condition de respecter une certaine modération dans le cadre du Front uni, l’émancipation de la magistrature dans la direction d’un Etat de droit complet et la réorganisation de la police politique. Gorbatchev avait pris toutes ces mesures entre 1986 et1988. Mais cette chirurgie lourde, appliquée sur le corps d’un malade presque irrécupérable, a abouti à une catastrophe, qui eût sans doute été plus grave encore sans cette thérapie démocratique.

Malheureusement pour eux, les "sociaux-démocrates" ont contre eux d’avoir dominé la scène politico-idéologique depuis l’avènement de Deng, en 1978. Certains d’entre eux ont d’ailleurs payé leur engagement au prix fort. Ce fut le cas de Bao Tong, l’ancien chef de cabinet de Zhao Ziyang, qui fut arrêté après Tian’anmen pour avoir entretenu des contacts avec les dirigeants étudiants et qui a été récemment libéré. Il n’empêche: le libéralisme a dominé la scène intellectuellement, tout comme le socialisme démocratique régnait en Europe de 1962 à1979, même lorsque des conservateurs occupaient effectivement le pouvoir et marquaient quelques points politiques, mais non convertibles sur le plan idéologique. Les menées, parfois habiles, de l’ancien Premier ministre Li Peng ne l’ont jamais conduit qu’à l’impopularité totale, le public cinéphile l’assimilant au personnage de l’eunuque dévoué dans le film de Chen Kaige consacré à l’impératrice Cixi, qui chantait d’une voix de fausset les complaintes d’antan. Li Peng est en effet un vieux communiste russophile à l’ancienne.

Si Zhu Rongji demeure respecté pour sa droiture et son passé antimaoïste (qui lui a valu la prison), il n’incarne plus l’alternative démocratique...

Malheureusement, les temps changent. Depuis que le courant libéral a dû s’attaquer aux cathédrales d’acier du secteur industriel d’Etat et que l’on licencie massivement les ouvriers et les cadres de ce petit système autarcique lové au cœur du capitalisme d’Etat, sa popularité est tombée d’autant. Si Zhu Rongji demeure respecté pour sa droiture et son passé antimaoïste (qui lui a valu la prison), il n’incarne plus l’alternative démocratique pour les 11% de travailleurs qui sont au chômage, pour les paysans qui quittent leurs terres et rôdent autour des villes en quête d’une pitance ou pour les retraités qui regrettent la prise en charge rustique mais totale de naguère.

Pour cela, le fascisme nationaliste est une idée neuve en Chine, ce qui n’était heureusement pas le cas en Union soviétique, où la seconde moitié du règne de Brejnev l’avait mis à l’honneur. En réalité, cette idée n’est pas si neuve que cela : le Kouomintang décomposé des années 30 l’avait déjà connu avec les Chemises bleues (calquées sur le modèle hitlérien), les Triades (comme la Bande verte de Shanghai) et les banquiers corrompus jusqu’à l’os. La reprise en mains favorisée par certains autour de Jiang Zemin, combinée à une hostilité de principe envers les Etats-Unis et une menace militaire de plus en plus forte sur Taïwan, aurait hélas ce visage. Mais il faut espérer: la Chine profonde, labourée par Deng Xiaoping pendant quinze ans, rejettera cet ultime avatar de la violence "légiste". Car Confucius, avec son amour de la justice, l’a toujours emporté en Chine sur la violence machiavélienne des "légistes" de Han Feizi, bien mal nommés puisqu’ils méprisent la loi et exaltent la force. Ce qui ne correspond pas au courant principal de la civilisation chinoise.

Par Alexandre ADLER le 05 juillet 2001 à 16:31
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