Expatrié dans l'enfer nigérian

Par Léonard VINCENT , le 28 août 2001 à 00h00 , mis à jour le 27 août 2001 à 18h46

Le Nigeria a beau être l'un des plus gros producteurs de pétrole du monde, il est aussi l'un des pays les plus pauvres et les plus violents. De nombreux expatriés y travaillent pour le compte de multinationales, dans des conditions sécuritaires épouvantables.

Photo : Pius Utomi Ekpei (AFP) © INTERNE

Au Nigeria, tout peut être faux. Les douaniers, les policiers, les militaires comme les chauffeurs de taxi. Il ne faut pas sortir seul, d'ailleurs il ne faut pas sortir du tout. Il ne faut pas négliger les règles de sécurité, accepter la peur et la corruption. Les employés des sociétés étrangères qui atterrissent à Lagos en sont toujours conscients. La plupart des multinationales exploitant les immenses ressources du pays remettent à leurs expatriés une fiche de consignes. Elle détaille la marche à suivre pour vivre au Nigeria, le pays noir le plus peuplé du monde, l'un des plus gros producteurs de pétrole de la planète, membre influent de l'OPEP, tirant 90% de devises étrangères de la vente d'hydrocarbures. Mais aussi l'un des plus pauvres et sans doute le plus anarchique d'Afrique.

OTAGES RELACHES

99 employés du secteur pétrolier, parmi lesquels dix-neuf étrangers, pris en otage depuis le 23 août sur une plate-forme au large du sud du Nigeria, ont été relâchés lundi. Parmi les dix-neuf otages étrangers relâchés figurent cinq Britanniques, cinq Américains, un Sud-africain, trois Australiens et un ressortissant de Trinidad. Les 80 autres otages libérés sont Nigérians. Les otages travaillaient pour la compagnie de construction Trident, un sous-traitant de Shell.

L'un des ordres les plus importants des consignes de sécurité est de se méfier de tout et, dans le doute, de s'abstenir. Un important businessman français a ainsi fait l'amère expérience de son insouciance, après avoir été pris en charge à l'aéroport de Lagos par un faux taxi, qui l'a emmené dans un endroit reculé, l'a dépouillé de tous ses biens et laissé sur le bord de la route. "Les étrangers ne doivent pas craindre pour leur vie, raconte à tf1.fr l'ancien employé d'une grande entreprise française sous couvert d'anonymat. Les Nigérians les considèrent comme des 'arbres à pognons', qu'il ne faut pas abîmer, car l'argent repousse." Terrorisés ou cyniques, les expatriés vivent tous barricadés, entre eux, subissant parfois la violence jusque dans leur chambre d'hôtel.

Quartiers de haute sécurité

A Lagos, galaxie d'îles et de marais sur laquelle une mégapole a été bâtie, la plupart des expatriés mariés et pères de famille sont logés dans un quartier spécial, défendu comme une place forte par une milice privée. Les célibataires, eux, sont souvent logés sur Victoria Island, quartier d'affaires anonyme et isolé du reste de la ville. Dans les grands immeubles abritant les bureaux des compagnies internationales, des appartements leur sont alloués. "Je pensais que les mesures de sécurité allaient cesser une fois dans ma chambre, raconte cet ancien expatrié. Mais non." Assistés de boys, chacun dispose d'une suite dont, souvent, les chambres sont fermées par des barreaux et des cadenas. "Lorsque j'y suis allé, les expatriés se rendaient visite et ne sortaient pas. Ils discutaient de tout : des aventures burlesques et violentes qui leur étaient arrivées ou dont ils avaient entendu parler. Mais aussi d'alcool et de filles, comme souvent." En province, autour des plates-formes pétrolières et des grands chantiers gérés par des compagnies étrangères, les conditions de vie des expatriés sont simples : retranchés dans de véritables bases militaires, ils ont interdiction formelle de sortir.

Dans ce climat de paranoïa et d'ultra-violence, la corruption devient vite une habitude. "On ne sait jamais à qui on a affaire, raconte-t-il encore, mais il est clair que le 'dash' [le bakchich nigérian, ndlr] est une simple manière de vivre. Une liasse de billets avait été allouée à l'homme qui conduisait la voiture blindée que mon entreprise m'avait attribuée." A titre d'exemple, la semaine dernière, un homme d'affaires blanc au volant d'un rutilant 4x4 a doublé une file de voitures bloquées à un barrage routier. Il a alors baissé sa vitre et a donné un billet de 100 nairas à un policier, qui l'a laissé passer. Personne ne s'en cache, du policier au ministre, le "dash" étant souvent présenté comme un "cadeau pour les enfants".

CONSEILS AUX VOYAGEURS

Le Quai d'Orsay est clair et déconseille aux voyageurs français "formellement et dans tous les cas" de se rendre au Nigeria. Pour ceux qui s'y rendent malgré tout, la règle est simple. Il est conseillé : "de ne pas quitter son hôtel ou les quartier résidentiels la nuit ; de voyager en convoi de plusieurs véhicules lors de déplacements interurbains ; de se faire escorter par des policiers armés dans les régions sud-est du pays ; de ne pas conduire soi-même son véhicule, les routes étant extrêmement dangereuses en raison des accidents fréquents provoqués par le comportement irresponsable des conducteurs et les nombreuses irrégularités de la chaussée ; de se tenir à l'écart des attroupements (rixes dans les marchés, accidents de la circulation) ; d'éviter de prendre des photos dans les lieux publics ; de ne pas utiliser sa carte de crédit, en raison des risques d'utilisations frauduleuses des empreintes des reçus."

Par Léonard VINCENT le 28 août 2001 à 00:00
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