Le monde perd Jorge Amado

Par Léonard VINCENT , le 07 août 2001 à 10h35 , mis à jour le 07 août 2001 à 10h50

La littérature mondiale a perdu le romancier de l'âme brésilienne, Jorge Amado, sans doute l'écrivain le plus populaire du Brésil, décédé lundi d'une crise cardiaque à Salvador de Bahia. Portrait.

Photo : Joël SAGET (AFP) © INTERNE

Une crise cardiaque a tué l'écrivain brésilien Jorge Amado, lundi à Salvador de Bahia. Sans doute l'humanité devrait-elle porter le deuil de cet homme de 89 ans sans accablement, quoique la probable solennité de ses funérailles l'amusait bien avant sa mort, lui qui voyait d'un œil ironique l'heure "de reposer sous les fleurs et les discours".

Car on ne doute pas que les hommages vont pleuvoir, pour distinguer celui qui, pour se décrire, parlait de "l'anti-docteur par excellence ; l'anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l'intelligentsia". Distingué par d'innombrables prix littéraires, à l'exception du Nobel pour lequel son nom était susurré tous les ans, Jorge Amado était, quoi qu'il en soit, le plus grand et le plus populaire des écrivains qu'ait fait naître le Brésil du XXè siècle.

Une jeunesse libre et agitée

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Littérature
Né en 1912 dans une fazenda du sud de l'état de Bahia, au beau milieu de cultivateurs de cacao qui se disputaient parfois des lopins de terre au couteau, Jorge Amado se fait expulser à 13 ans de l'internat jésuite où ses parents l'avaient envoyé "faire ses lettres". S'étant proclamé athée et bolchévique, les Pères s'étaient débarrassés du mécréant, lequel s'était empressé d'aller mener une vie libre et baroque à Salvador. Il se joint aux jeunes intellectuels remuants de l'époque et fonde "L'Académie des rebelles", que le petit monde bahianais accueille avec des moues révulsées.

Décidé à mener à bien des études de droit à Rio de Janeiro, Jorge Amado devient également journaliste et obtient le titre d'avocat, profession qu'il n'exercera jamais. Il a 19 ans lorsque le dictateur Getulio Vargas prend le pouvoir au Brésil. Il publie peu après son premier roman, Le Pays du Carnaval, dont il refusera 60 ans durant la traduction, faute d'y reconnaître sa voix d'homme. La même année, il intègre le cercle clandestin du Parti communiste brésilien, alors interdit. Exils, fuites, retours, sa vie, dès lors, s'identifie au parcours fantasque et tragique de son pays. Mais il écrit des romans, sa seule pitance, toute sa vie durant.

Emprisonné douze fois, ses livres soumis aux autodafés de la dictature, exilé en pleine Seconde guerre mondiale, Jorge Amado retourne au Brésil en 1943, lorsque le pays rejoint les Alliés. Député communiste en 1945, il n'exercera son mandat et son autorité que pendant trois ans. Dès 1948, un nouveau dictateur, tombeur de l'ancien, décide que les militants de gauche et leurs mentors doivent être opprimés.

Un recommencement

En 1958 paraît un livre majeur, lyrique et vif, Gabriela, girofle et cannelle, où Jorge Amado abandonne le communisme ébouriffé et naïf de sa jeunesse au profit d'une luxuriance ironique, d'une splendeur épique, drôle et barbare. Dans ses livres, les femmes, vertueuses ou de mauvaise vie, les "Maria chacune, toutes passagères embarquées aux escales, ombres fugaces sur les quais du port, de port en port, ronde du vieux marin", prennent de plus en plus la place des utopies socialisantes et des explorations sociales. Ayant pris ses distances avec le Parti (celui de Neruda, pas celui de Thorez), Jorge Amado devient, avec Dona Flor et ses deux maris en 1966, un romancier essentiel de l'Amérique du sud, celle qui donne au monde, à la même époque, le footballeur Pelé, pape noir de l'escuadraõ de ouro et les bossas-novas de João Gilberto, Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes.

Marié à une femme écrivain, père de deux enfants, il restera sans doute dans l'esprit de ceux qui savent lire, avec Gabriel Garcia Marquez, Mario Vargas Llosa et Pablo Neruda, l'un des hommes les plus importants du siècle. "J'ai lutté pour la bonne cause, a-t-il écrit, celle des hommes et de la grandeur, celle du pain et de la liberté, je me suis battu contre les préjugés, j'ai osé les pratiques condamnées, j'ai parcouru les chemins prohibés, j'ai été l'opposé, le non, je me suis consumé, j'ai pleuré et j'ai ri, j'ai souffert, j'ai aimé, je me suis diverti."

BIBLIOGRAPHIE

1931 - Le pays du carnaval
1933 - Cacao
1934 - Suor
1935 - Bahia de tous les saints
1936 - Mar morto
1937 - Capitaines des sables
1941 - Le bateau négrier
1942 - Le chevalier de l'espérance
1942 - Terre violente
1944 - La terre aux fruits d'or
1945 - L'invitation à Bahia
1946 - Les chemins de la faim
1947 - O amor do soldado (pièce de théâtre)
1954 - Les souterrains de la liberté
1958 - Gabriela, girofle et cannelle
1961 - Les deux morts de Quinquin la Flotte
1961 - Le vieux marin
1964 - Les pâtres de la nuit
1966 - Dona Flor et ses deux maris
1969 - La boutique aux miracles
1972 - Tereza Batista
1976 - Le chat et l'hirondelle
1977 - Tieta d'Agreste
1979 - La bataille du Petit Trianon
1986 - L'enfant du cacao
1986 - La balle et le footballeur
1984 - Tocaia Grande
1988 - Yansan des orages
1990 - Les terres du bout du monde
1991 - La découverte de l'Amérique par les Turcs
1992 - Navigation de cabotage, notes pour des mémoires que je n'écrirai jamais

Par Léonard VINCENT le 07 août 2001 à 10:35
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