© INTERNEDans le quotidien Le Monde daté du jeudi 6 septembre, on pouvait lire la lettre ouverte écrite par l'avocat Théo Klein, figure respectée du judaïsme français, à l'adresse du Premier ministre israélien Ariel Sharon. Le président d'honneur du CRIF, très critique, incitait le chef du gouvernement de l'Etat hébreu à appeler les Palestiniens à proclamer leur Etat et disait "haut et fort que la politique de réplique d'Israël a atteint son point extrême d'absurdité". Il est revenu pour tf1.fr sur l'actualité proche-orientale. Cliquez ici pour voir le film tourné, lors de l'interview, par Ernest Morales.
Théo KLEIN — Je n'en suis pas encore tout à fait sûr, mais je l'espère. D'autant plus que nous sommes au deuxième jour du Nouvel an juif [l'interview a été réalisée mercredi, ndlr] et qu'il serait merveilleux de voir cette nouvelle période s'ouvrir sur un minimum d'intelligence politique, où les uns et les autres s'efforceraient de vivre ensemble, au moins côte à côte. Comme il n'y a pas d'autre solution, toute démarche allant dans ce sens est importante.
tf1.fr — Vous dites préférer que l'Etat hébreu soit à l'origine d'une initiative de paix. Pourquoi ?
"Ariel Sharon doit offrir aux Palestiniens la possibilité de réaliser leur rêve : instaurer leur Etat. Je considèrerais comme un honneur qu'Israël soit le premier pays à reconnaître la légitimité de l'Etat de Palestine." |
tf1.fr — Outre le comportement vengeur d'Ariel Sharon, que pensez-vous de l'attitude, que certains disent ambiguë, de Yasser Arafat ?
T.K. —
Ce qui me frappe surtout, c'est que Yasser Arafat ne s'est pas encore dépouillé de son uniforme, symbole du peuple palestinien en révolte. Cet homme n'a pas encore réussi à considérer que son rôle n'est plus celui de chef d'une insurrection, mais celui d'un chef de gouvernement. Cet uniforme brouille l'image de l'homme d'Etat qu'il pourrait être. C'est la raison pour laquelle, dans son livre, Shlomo Ben Ami [ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement d'Ehud Barak, ndlr] affirme que M. Arafat n'est pas capable de prendre de décision importante, sachant que celle-ci serait approuvée par une partie de son peuple et désapprouvée par une autre. Comme il veut être le chef de tous les Palestiniens, il se révèle incapable de trancher fermement. Dans l'histoire de l'humanité, les hommes capables de prendre des décisions importantes sont rares. Il semble que M. Arafat ne se range pas dans cette catégorie. Parallèlement, le pari que j'avais fait sur Ariel Sharon, que je connais depuis longtemps, a manifestement échoué.tf1.fr — Vous dénoncez le naufrage des "valeurs morales" du judaïsme dans la "politique de réplique d'Israël". Selon vous, quelle serait, dans le contexte actuel, une attitude conforme à ces valeurs ?
T.K. —
Que l'Etat d'Israël prenne des mesures sécuritaires pour se prémunir du terrorisme me paraît justifié. Mais, dans l'évaluation de ces mesures, Israël est arrivé à un tel point que, quand elles s'appliquent à la population palestinienne, elle cause un sentiment de frustration et d'irrespect qui peut, non pas justifier, mais expliquer certaines réactions regrettables. Je considère que le système de "réplique" appliqué ces derniers temps n'a aucun intérêt politique. Il ramène Israël au niveau d'un Etat qui accepte le jeu des terroristes. Or, il n'est ni dans la nature d'un Etat ni dans la tradition d'Israël d'abonder dans cette bagarre stérile. Cette stratégie est politiquement nocive et moralement indéfendable."Je suis un fidèle lecteur des textes bibliques, où on ne cesse de nous répéter qu'il faut respecter l'Autre, et particulièrement l'Etranger. Ce que le peuple juif a subi en Egypte, il ne doit pas le faire subir à d'autres." |
Que les Palestiniens se comportent de manière identique, c'est possible. Mais ce n'est pas mon problème. Pour ma part, je me sens solidaire des Israéliens. C'est pourquoi je m'efforce de transformer, avec mes moyens, la société israélienne.
tf1.fr — La difficulté à résoudre la question de Jérusalem n'est-elle pas symptomatique ?
T.K. — Imaginez une Jérusalem privée de la partie arabe de sa population. Imaginez une Jérusalem privée de la partie juive de sa population. Imaginez une Jérusalem privée des Grecs orthodoxes, ou des catholiques… Ce n'est plus Jérusalem ! La Ville sainte est l'endroit où tout le monde se retrouve. Certes, sous la domination jordanienne, les Juifs ne pouvaient pas entrer dans la Vieille ville, ou accéder au Mur des Lamentations, qui est d'une certaine manière le seul lieu saint du judaïsme. A Hébron, ils ne pouvaient pas monter plus de quatre marches du Tombeau d'Abraham, Isaac et Jacob. Je comprends que les Israéliens craignent que le retour d'une souveraineté arabe sur ces lieux n'entraîne le retour des interdictions. Il faut trouver une formule acceptable par tous : la mise en place, par exemple, d'un organisme où chacun se retrouverait pour garantir la liberté d'accès à ces lieux et le respect de toutes les convictions. Il faut faire de Jérusalem le symbole de notre capacité à vivre ensemble.
Naplouse ou Jéricho sont des lieux importants de l'Histoire juive, plus que Tel-Aviv. A l'inverse, ces terres sont depuis longtemps les territoires où vivent les Palestiniens. Puisque nous sommes tous les descendants d'Abraham, à travers Ismaël ou à travers Isaac, trouvons le moyen de partager cette terre. Il faut que Juifs et Arabes sachent dire : "Ici, c'est chez moi, mais aussi chez toi". Je veux pouvoir me rendre à Bethléem, Hébron et Naplouse en me sentant un peu chez moi. Et je veux aussi que les Palestiniens puissent venir sur le territoire d'Israël en se sentant un peu chez eux. Le respect peut tout créer.
tf1.fr — Actualité oblige, comment l'intellectuel juif que vous êtes voit l'extrême violence qui monte au nom de la religion musulmane ?
"Ce qui m'a surtout frappé le 11 septembre dernier, c'est que nous nous sommes trouvés face à une image que nous n'avons pas cessé de voir à la télévision ou au cinéma, et qui est soudain devenue réelle."
T.K. — S'agit-il vraiment de la religion musulmane ? Il ne faut pas généraliser, mais comprendre en profondeur le phénomène sans le schématiser. De tous temps, des hommes se réclamant de la religion ont connu des périodes de furie. Ils se réfugient alors dans un pseudo message divin, que chaque religion adapte d'ailleurs à sa manière. Ce qui m'a surtout frappé le 11 septembre dernier, c'est que nous nous sommes trouvés face à une image que nous n'avons pas cessé de voir à la télévision ou au cinéma, et qui est soudain devenue réelle. Ce monde virtuel que nous avons fabriqué, des hommes l'ont transformé en réalité. Cet événement pose un problème important à notre société. Je ne suis pas sûr que l'on puisse le résoudre en se demandant quel rapport existe entre cette attitude et l'Islam. Il faut faire entendre la parole de la plupart des musulmans, qui condamnent ces pratiques barbares et intolérables et qui se disent prêts à la combattre, plutôt que de les ranger malgré eux dans un camp qu'ils refusent de rejoindre.
tf1.fr — Quelles ont été les réactions de la communauté juive française à votre tribune dans "Le Monde" ?
T.K. —
Les lettres que j'ai reçues le prouvent : j'ai répondu aux vœux d'une bonne partie de la communauté. Certains m'en veulent, m'accusant d'avoir affaibli Israël. Mais dès l'instant où je suis solidaire d'Israël, je me sens le devoir de protéger son présent et son avenir. Je suis un vieux militant communautaire. En 1973, le CRIF m'avait demandé un rapport sur "La communauté juive et les médias". Je l'avais conclu par la formule paradoxale suivante : "Ce que nous voulons, c'est que l'on ne parle pas de nous, mais en bien."
Retour MYTF1
Chargement en cours...




