Un moment de lucidité retrouvée

Par Alexandre ADLER, le 27 septembre 2001 à 00h00 , mis à jour le 26 septembre 2001 à 18h23

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur brosse le portrait d'une Amérique qui se découvre une nouvelle nature. Et d'une Europe effacée, mais solidaire.

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"Israël-Palestine : le contrechoc"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

La guerre est le banc d’essai véritable des sociétés. Comme une décharge électrique soudaine, l’attentat islamiste a en effet provoqué un véritable retour sur soi de la démocratie américaine. Tout d’un coup, les Américains ont découvert ces pompiers et ces policiers de New York, mal payés, peu considérés, capables de sacrifier leurs propres vies avec un stoïcisme digne d’une autre époque. Ils ont fait taire les bêlements victimistes, tellement en honneur depuis des années, en exacte proportion de la croissance de l’individualisme égocentrique, pour engager un deuil digne et solidaire, discret et recueilli.

Fini donc, en l’espace de la journée du 11 septembre, la doctrine inepte du "zéro mort" et les films ineptes qu’elle a engendrés (Il faut sauver le soldat Ryan, de Spielberg), excessifs dans le réalisme de leur détail, et absurdes dans leur vision d’ensemble de la guerre, défaitiste et geignarde. Fini le pendant civil de cette doctrine, le "moi d’abord" qui bloque toute augmentation de l’impôt, tout progrès de la solidarité en matière d’éducation et de santé. Une société qui redemande à ses soldats le sacrifice de leur existence est une société où les humbles et les courageux comptent un peu plus que les habiles et les prudents. Tout d’un coup, le "talk in town", la conversation générale, revient sur l’extension du filet de protection sociale qui, en rassurant les citoyens salariés, consommateurs, atténuera l’impact de la récession. On se rappelle que les "GI grants", les bourses universitaires qui assuraient la gratuité de l’enseignement supérieur pour les anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, ont été le véritable démarrage de la démocratisation de l’éducation aux Etats-Unis. On se rappelle aussi que les anciens combattants ont eu accès à un système de soins presque gratuits, très proche de celui de l’Europe. En un mot, il aura fallu une petite semaine pour que l’Amérique de George Bush junior redécouvre Roosevelt.

Enfin, malgré les cris d’orfraie des doctrinaires du Financial Times, le budget additionnel qu’adoptera le Congrès sera sans doute en déficit (peut-être de 3 % du PIB).

Il aura fallu encore moins de temps pour que l’Amérique redécouvre Keynes. Il est vrai que la destruction de richesse provoquée par l’effondrement boursier nous a replongés, sans doute brièvement, dans une petite crise de 1929, du moins en ce qui concerne les chiffres en baisse de l’indice Dow Jones. Mais l’enseignement de l’économie a tout de même progressé depuis l’époque où le président Herbert Hoover et son secrétaire au Trésor, le banquier Andrew Mellon, continuaient, en plein krach, à serrer la vis des taux d’intérêt pour arrêter une prétendue spéculation et s’apprêtaient à porter le coup de grâce à tout le système bancaire américain. En une semaine, là encore, Alan Greenspan et la Réserve fédérale auront injecté environ 17 milliards de dollars, sous forme de prises en pension de bons du Trésor et de prêts aux banques privées, consolidés par 4 milliards supplémentaires accordés par la Banque centrale européenne pour le renflouement des institutions d’Euroland à Wall Street. Les nouvelles baisses de taux de la Fed aboutissent à un loyer de l’argent à court terme de 2 %, ce qui, compte tenu de l’inflation, sans doute en baisse pour cause de récession, équivaut à un taux zéro ou très faiblement positif.

Enfin, malgré les cris d’orfraie des doctrinaires du Financial Times, le budget additionnel qu’adoptera le Congrès sera sans doute en déficit (peut-être de 3 % du PIB) pour faire face à une série de dépenses supplémentaires : sécurité renforcée des aéroports et des lignes aériennes, développement des contrôles aux frontières, reconstruction de New York, croissance des dépenses militaires, aides ciblées à l’étranger, depuis l’Egypte, la Palestine et le Pakistan jusqu’à la Russie et la Turquie. Un pays en temps de paix trouve mille raisons de ne pas engager ces dépenses. La guerre — c’est le ressort caché de la fascination qu’elle exerce sur les sociétés — apprend à résoudre ce genre de problèmes dans l’exaltation du combat.

Reste la politique étrangère, la défense, la sécurité : ont-elles traversé en ces quelques jours terribles le même cercle de feu ? A considérer la résurrection de Colin Powell en véritable chef d’état-major du Président, sa réconciliation doctrinale avec Dick Cheney, chargé par le Président de conduire la guerre, on se prend à le penser.

Dans cette affaire, on voit bien que l’Europe ne sert pas à grand-chose et qu’elle est en gros solidaire des Etats-Unis.

En quelques heures, on a ainsi vu les Etats-Unis s’engager plus ouvertement que jamais dans une politique d’alliance avec la Russie, esquissée depuis plusieurs mois par Condoleezza Rice au Conseil national de sécurité, chercher non moins clairement un terrain d’entente avec Pékin à l’ONU, constater tristement la carence du verbeux ministre des Affaires étrangères mexicain Jorge Castañeda et, derrière lui, d’une certaine Amérique latine, et établir un bilan lucide de leurs nouveaux rapports avec l’Europe. Dans cette affaire, on voit bien que l’Europe ne sert pas à grand-chose et qu’elle est en gros solidaire des Etats-Unis. Le Royaume-Uni est fidèle au poste, la France sera peut-être la bonne surprise de cette crise. En tout état de cause, l’alliance militaire n’a que peu d’importance, moins que les accords présents et futurs avec la Russie et la Turquie.

Enfin, il y a la partie immergée de l’iceberg : le procès de la CIA qui commence ; la naissance d’un véritable KGB intérieur, confié au gouverneur Tom Ridge, qui périme le FBI dépassé ; la mise au rancart discrète de la "guerre des étoiles" ; le début d’une politique de pression forte sur l’Arabie Saoudite, l’Egypte et le Pakistan, afin qu’ils révisent radicalement leur organisation interne ; et vraisemblablement la préparation de mesures énergiques contre l’Irak de Saddam Hussein, peut-être contre la Syrie de Bachar Assad et sans aucun doute contre les conservateurs iraniens hostiles à Khatami.

Peut-être ce vertige de fin septembre sera-t-il sans lendemain. Il représente à coup sûr un moment de lucidité enfin retrouvée après une décennie d’excès narcissiques.

Par Alexandre ADLER le 27 septembre 2001 à 00:00
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