New York hagard

Par Gilles SABRIE , le 14 septembre 2001 à 08h36 , mis à jour le 14 septembre 2001 à 09h14

Gilles Sabrié, expatrié français, décrit les dernières 48 heures à New York, entre retour à la vie, recueillement et cris de vengeance.

disparus crash ny © INTERNE

Mercredi 12 septembre. "Nous voulons la paix, pas la guerre"

La ville est coupée en deux, la 14ème rue est une ligne de démarcation que ne peuvent franchir les habitants situés au nord de cette zone. Au dessus dela 14ème rue, Union Square est devenu un lieu de rassemblement pour les New Yorkais venus partager la colère, la tristesse, le deuil. Un débat entre un Israélien et un Egyptien rassemble une petite foule. Jamais la conversation ne s'envenime. C'est la volonté de comprendre et de se comprendre qui prévaut.

Tout le monde est conscient qu'à travers New York, ce sont les Etats-Unis qui sont visés, mais on sait aussi que cette ville appartient au monde. Toutes les nations, les cultures et les confessions y sont présentes et figurent sans doute parmi les victimes.

Sur le sol, des fleurs, des bougies entourent des photos de personnes disparues. Ce sont des images de fêtes : une jeune femme souffle des bougies d'anniversaire, un jeune homme pose en costume de diplomé, devant un drapeau américain....  Des messages d'amour, de haine, de paix. "Jim, nous ne t'oublierons pas", "Nous voulons la paix, pas la guerre", "Qu'ils meurent en enfer", "Nous vous le ferons payer" ... Cependant, les messages de paix prédominent. Un jeune homme ne peut s'arrêter de pleurer et passe constamment un mouchoir trempé sur ses yeux rougis.


Plus au nord, Chelsea Piers est devenu un lieu de collecte. Des milliers de New Yorkais apportent boissons et vêtements, pour les secouristes qui ne peuvent rentrer chez eux. Impossible de donner son sang, il y a déjà trop de donateurs.


Un groupe d'une centaine de personnes, s'est formé sur la 6ème avenue et Houston.  Les camions, et ambulances passent sous les applaudissements destinés à encourager les sauveteurs. Quelques drapeaux américains s'agitent.


Ce soir, je décide de quitter mon quartier lugubre et désert  pour retrouver des amis à Chelsea. Je suis sur la 28ème rue, quand soudain une masse de gens descend en courant. "Il y a une bombe dans l'Empire State Bulilding, Il faut quitter le quartier", me crie un passant au regard affolé. J'ai du mal à
y croire, mais l'incroyable a déjà eu lieu. Je retrouve mes amis dans un restaurant bondé. Les conversations sont bruyantes, animés. Beaucoup de sourires. La vie comme avant ? Un policier fait irruption dans la salle, il faut partir "un paquet suspect a été trouvé au 44ème étage de l'Empire State Building". Le restaurant se vide soudainement. De nombreux clients partent sans même payer l'addition. L'angoisse nous prend à nouveau. Une demi-heure plus tard, la télevision nous apprend qu'il s'agit d'une fausse alerte.

Minuit, les rues sont calmes. Quelques rare taxis, des sirènes. Un halo blanc perce la fumée qui se dégage toujours du Financial district : les projecteurs qui éclairent les travaux d'excavation. Je passe deux contrôles pour pouvoir rentrer chez moi. La garde civile s'est ajoutée aux policiers. C'est la première fois que je vois des soldats en uniforme, armés, à New York.

Bowery : plus de piétons, plus de taxis. Seuls deux policiers surveillent un carrefour où passent épisodiquement quelques camions. Ce silence inhabituel est insupportable. Un cri perce le cœur de la nuit : "Fuck off, America will get you".


Jeudi 13 septembre.  "Personne n’est revenu"

Toujours la poussière et cette odeur acre. Les épiceries de mon quartier, situées en dessous de la ligne de démarcation, sont difficilement approvisionnées. Pas de pain frais, plus de lait. Des affichettes réalisées par des proches de disparus couvrent les vitrines et le mobilier urbain : appels à témoin désespérés. Sur les photos, toujours ces visages souriants auxquels on ne peut s'empêcher d'associer un destin terrible. Quelques phrases : "Nous avons besoin de votre aide. Brian, 24 ans, 1m80, 90 kg, blond, yeux bleux. Vu pour la dernière fois au 102ème étage de la tour nord. Si vous avez une information, appelez le..."

La plupart de mes amis ont repris le travail. Joel devait emménager au 81ème étage de la tour sud, le 1er septembre. Des retards avaient heureusement repoussé ce déménagement au week-end prochain. Ce matin, il voit son patron en pleurs, alors qu'il apprend que deux employés, qui avaient rendez-vous au World Trade Center, ne sont jamais revenus.

Au milieu de la journée, une nouvelle alerte à la bombe, cette fois au Rockefeller Center, a vidé le quartier et la journée de travail de Joel se termine prématurément. Christine apprend que le fils d'une collègue musulmane s'est fait tabasser au lycée. Celle-ci renonce, pour le moment, à porter le voile. Une collègue de Danielle fait circuler un e-mail xénophobe et nationaliste. C'est la consternation dans une société où travaillent de nombreux étrangers. La collègue réprimandée, quitte le bureau en menaçant de démissioner.

Des bouquets de fleurs s'amoncellent au pied de la caserne de pompiers, voisine de mon appartement. Un panneau : "Merci pour vos prières.
God bless America". La caserne est étrangement vide. Un seul pompier, Dan, est là, les yeux dans le vague. "Nos 5 pompiers de garde étaient les premiers sur le terrain, ils sont arrivés 5 minutes après la première explosion. Personne n'est revenu. Notre camion servait de centre de triage en bas des tours, il n'en reste plus rien. Je n'ai jamais autant pleuré de ma vie".  Dans un coin, quelques paires de chaussures de ville. Celles de ses camarades disparus.

A la nuit tombée, l'air est devenu respirable. Plus besoin de masque. Une équipe de secouristes a terminé son service. L'un d'entre eux, le casque surmonté de la bannière étoilée : "L'Afghanistan va payer." Les populations civiles ? "Cela n'est pas important. Des hommes, des femmes, des enfants vont mourir. Des hommes, des femmes et des enfants sont morts dans ces tours. Œil pour œil, c'est la justice de leur pays. Ils ont osé s'attaquer au sol américain. Ils vont payer."

21 heures, retour à Union Square. Une atmosphère de recueillement, alors qu'une veillée est organisée. La foule est beaucoup plus nombreuse que mercredi. Le silence se fait autour des photos et messages. Cette foule pacifiste est réconfortante. Des groupes se mettent à chanter : "We shall overcome", "Let's give peace a chance". Ici, le deuil et la colère ne cèdent pas à la haine. A quelques blocks de là, des centaines de personnes font la queue à l'Armoury. Ils viennent rapporter le cas d'un proche disparu, espèrent des nouvelles, partagent l'angoisse et la douleur.

Sur la 8ème avenue, les terrasses des restaurants sont combles. Les trottoirs grouillent de monde. La vie à nouveau. Retour à Bowery. Le silence, toujours.

Par Gilles SABRIE le 14 septembre 2001 à 08:36
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