"Le Pakistan a tendu un piège aux Américains"

Par Léonard VINCENT , le 19 septembre 2001 à 16h36 , mis à jour le 18 septembre 2001 à 16h55

Alors que l'Afghanistan est devenu le centre de toutes les attentions, le chargé d'affaires de l'ambassade afghane à Paris dénonce les manœuvres pakistanaises, tendant à piéger les Etats-Unis dans une guerre perdue d'avance. Mehrabbudin Masstan appelle les Etats-Unis à aider la résistance, seule à même de vaincre le régime de Kaboul et l'organisation d'Oussama ben Laden.

afghanistan mehrabbudin masstan ambassadeur à paris 2 © INTERNE

tf1.fr — Un peu plus d'une semaine après l'attentat qui a coûté la vie au commandant Massoud, où en sont vos forces ?


En bleu, les territoires sous contrôle de
la résistance - (c) tf1.fr
Mehrabbudin Masstan — Quelques opérations isolées l'ont certes quelque peu modifié, mais le front est stable depuis environ un an. Le fait le plus important est toutefois le retour dans leur pays des grands responsables de la résistance, qui se sont réinstallés dans leur province respective. Le général Ismaïl Khan, commandant une armée dans sa province, est parvenu à libérer une vaste zone à l'est d'Hérat. Nous tenons également l'essentiel de la région montagneuse de Bahmian, autour de la ville de Yakawlang. Après deux ans d'absence, le général Dostom a repris position sur le front nord de cette zone de résistance, dans la direction de Mazar-i-Sharif, entre Samangan et Kunduz. Au nord de Kaboul, juste après l'attentat contre notre chef, les taliban ont tenté une offensive qui n'a pas réussi. Nous avons répliqué en nous attaquant à l'aéroport de Kaboul.

tf1.fr — Cette situation, où le front ne bouge quasiment pas depuis un an, est-elle due au fait que les taliban et l'Alliance du nord ont adopté une stratégie uniquement défensive ?

M.M. — Pour ce qui nous concerne, nous n'avons pas changé notre tactique, qui est effectivement essentiellement défensive. Sauf pour quelques opérations opportunistes, qui sont sans conséquences pour la population civile. Pour ce qui est des taliban, leur stratégie est offensive et ils sont mis en échec depuis un an. Leurs troupes n'ont avancé nulle part et ont même reculé en certains points du front. Sans faire de propagande, je veux rappeler qu'aujourd'hui, un tiers du territoire afghan est sous notre contrôle.

tf1.fr — Selon vous, quel jeu joue aujourd'hui le Pakistan ?

M.M. — Comme depuis vingt ans, le Pakistan joue un double jeu. Il applique une stratégie définie il y a longtemps, sur tous les fronts, vis-à-vis des taliban comme vis-à-vis de la communauté internationale. Sa mission diplomatique en Afghanistan est totalement prévisible. Ce que les Pakistanais déclareront à la presse sera sans doute radicalement différent de ce qu'ils ont dit aux taliban. Je suis certain qu'ils sont en train de conseiller les taliban sur les positions à abandonner et les cachettes à investir. Et qu'ils se vanteront ensuite d'avoir parlé pendant deux jours avec le mollah Omar, sans avoir obtenu quoi que ce soit, etc. Cela fait vingt ans que nous avons affaire au Pakistan, nous connaissons bien ses méthodes.

tf1.fr — Que pensez-vous de ce conseil des Oulémas, réuni pour décider du sort de ben Laden ?

M.M. — Il s'agit en fait d'une sorte de meeting de mollahs partisans des taliban, point final. Tout cela, c'est de l'agitation. Qui ne connaît déjà la réponse apportée au "cas" ben Laden ? Les taliban vont poser la question à des dignitaires religieux qui leur sont favorables de savoir si, confrontés à l'attaque des Juifs et des Chrétiens, ils sont favorables au déclenchement de la guerre sainte ! Ils veulent à la fois valider religieusement une décision purement politique et faire peur aux mollahs et, à travers eux, à la population afghane.

tf1.fr — Il s'agit peut-être aussi d'effrayer les Pakistanais eux-mêmes, qui sont confrontés à l'agitation des islamistes radicaux…


Unité des taliban - DR
M.M. — Moi, je ne fais aucune différence entre les taliban et les Pakistanais. Je ne cesse de le répéter. Le terrorisme international est un serpent à trois têtes : les taliban, Oussama ben Laden et les services secrets pakistanais. Ces trois têtes fonctionnent en parfaite harmonie. Jusqu'à la preuve du contraire, le Pakistan contrôle toujours ses pantins taliban. Je suis étonné de n'entendre parler, ces jours-ci, que des taliban et de ben Laden — et même de l'armée afghane, laquelle n'existe pas ! —, mais jamais de la responsabilité des officines pakistanaises. Qui vous dit que ben Laden ne vit pas, aujourd'hui, dans une villa proche de l'ambassade américaine à Islamabad ? C'est tout à fait possible, étant donné le lien intime qui unit ces trois têtes. Pour les organisations terroristes internationales et Oussama ben Laden, le Pakistan est une maison dont l'Afghanistan est la cour.

tf1.fr — Sur le plan humanitaire, quels sont vos besoins ?

M.M. — Cela fait des années que nous demandons à sortir de la logique du bricolage humanitaire. Alors que dans les territoires que nous contrôlons, les ONG ont toute latitude pour travailler, chaque réfugié de la vallée du Panjshir n'a reçu en tout et pour tout que deux sacs de blé en deux ans.

Côté taliban, les humanitaires sont totalement dépendants des miliciens fondamentalistes, mais pourtant ils travaillent beaucoup plus que dans les zones sous notre contrôle. Dans un camp d'Hérat, totalement encerclé par les taliban, l'aide est arrêtée avant d'entrer. Les taliban s'en emparent et les ONG écrivent des rapports sur le fait qu'elles ont, par exemple, livré 30 sacs de blé au camp. Pourquoi cet état de fait ? Parce que les bases arrières des ONG sont au Pakistan et que la plupart des employés des ONG sont pakistanais, parfois même des officiers des services secrets à la retraite !

tf1.fr — Selon vous, le Pakistan fait semblant d'être coopératif avec les Etats-Unis ?

M.M. — Pour le prouver, il suffit de lire la presse. Le général Hamit Gul, qui a dirigé les services de renseignement pakistanais dans les années 80, ne cache pas que son pays a la main sur l'Afghanistan. C'est encore une preuve de leur double jeu. Car les généraux pakistanais feront également tout pour que, en cas d'opération militaire, l'armée américaine passe par le Pakistan. D'un autre côté, ils mobiliseront les islamistes afghans et pakistanais pour effrayer la communauté internationale. Ils sont en train de tendre un piège aux Américains. En cas d'attaque, ceux-ci n'auront que deux alternatives : ne plus frapper l'Afghanistan, ce qui serait un aveu de défaite, ou continuer à combattre, et ils s'enliseront dans une guerre sans fin en territoire hostile.

tf1.fr — En tant que gouvernement afghan reconnu par la communauté internationale, que proposez-vous pour résoudre la crise ?

M.M. — En premier lieu, il faut exercer une forte pression sur les taliban et leurs mentors, le Pakistan, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Je ne comprends pas que, dans le contexte actuel, ces trois pays n'aient pas fermé les ambassades taliban.


Ministres taliban - DR
Ensuite, il faut rendre la frontière pakistano-afghane totalement étanche. En l'absence de raffinerie de pétrole en Afghanistan, et alors que le pays est soumis à de puissantes sanctions de l'ONU, les milliers de tonnes de carburant qui alimentent les véhicules et les chars des taliban, leurs armes et leur logistique proviennent bien de quelque part. Et les hommes de ben Laden, que je sache, ne sont pas parachutés en Afghanistan ! Il leur faut emprunter une route. L'Iran chiite ne laisse passer personne par sa frontière, a fortiori pas des extrémistes sunnites ! Comme les deux terroristes arabes qui ont tué le commandant Massoud — qui, je le souligne, détenaient des visas d'un an à entrées multiples pour le Pakistan, lesquels sont quasiment impossibles à obtenir —, ils passent tous par la route pakistano-afghane. Il faut la fermer efficacement et totalement.

tf1.fr — Que demandez-vous concrètement ?

M.M. — La communauté internationale menée par les Etats-Unis ne pourra pas faire l'économie d'une riposte militaire. Pour qu'elle soit efficace, il faut que les forces de la coalition internationale coopèrent avec nous, qu'elles aident la résistance afghane. Nous pouvons collaborer sur le plan des renseignements, mais nous sommes aussi prêts à acheter de l'armement pour nous battre. L'essentiel est que l'on prenne contact avec nous. Nous sommes les seuls à pouvoir combattre efficacement le terrorisme qui a pris racine en Afghanistan. Aujourd'hui, la population afghane est affamée et opprimée. Avec des moyens supplémentaires et en peu de temps, le peuple afghan, de Hérat à Kaboul, peut se soulever et basculer de notre côté.

Si les Américains veulent riposter contre l'Afghanistan, ils ont besoin de nous. Cela fait vingt ans que les Etats-Unis se font systématiquement duper par les généraux pakistanais. Il est temps que ça change, non ?

Par Léonard VINCENT le 19 septembre 2001 à 16:36
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