"Ariel Sharon a commis de grossières erreurs"

Par , le 11 octobre 2001 à 10h32 , mis à jour le 10 octobre 2001 à 10h51

Interrogé sur l'avenir de la paix au Proche-Orient au regard de la situation en Asie centrale, Didier Billion, directeur des Etudes de l'IRIS, décrypte la nouvelle attitude que devra adopter Israël dans le cadre des négociations de paix avec les Palestiniens.

israel palestine jérusalem vue © INTERNE

tf1.fr : Quel type d'avenir proche peut-on dessiner aujourd'hui pour Israël, au regard de la situation internationale actuelle ?

Didier Billion : Le processus de paix israélo-palestinien est totalement stoppé depuis plus d'un an maintenant, depuis le début de la deuxième Intifada. Un phénomène de blocage renforcé depuis février dernier, date de l'élection d'Ariel Sharon. Celui-ci, rappelons-nous, a décidé de régler ou de tenter de régler la question d'un point de vue strictement militaire, en refusant toute possibilité de dialogues et de négociations politiques. Et je crois que le Premier ministre israélien a fait une grossière erreur au lendemain du 11 septembre, parce qu'il a cru que les Américains, qui allaient réagir très vivement aux attaques terroristes dont ils ont été victimes, allaient dans le même mouvement l'aider à éradiquer définitivement ce qu'il considère comme le terrorisme palestinien. Rappelons nous aussi qu'il a quand même comparé Yasser Arafat à ben laden.

Sharon a fait une grossière erreur au lendemain du 11 septembre en croyant que les USA allaient les aider à éradiquer ce qu'il considère comme le terrorisme palestinien. Rappelons nous aussi qu'il a comparé Yasser Arafat à ben laden

Tout ceci est une erreur complète de perspective, qui prouve au passage qu'Ariel Sharon n'a certainement pas les qualités d'un chef d'Etat. En effet, les Américains ont besoin de cibler très précisément leurs bombardements et peut-être leurs opérations terrestres contre les bases terroristes taliban, pour éviter des bavures ou des dérapages. En effet, les Américains savent très bien que dans le monde arabo-musulman, il y a un anti-américanisme à fleur de peau qui pourrait très rapidement dégénérer. Ils ne veulent pas cela, c'est pourquoi ils ont demandé à Ariel Sharon d'accepter la reprise des négociations.

tf1.fr : On a le sentiment d'une pression très forte de l'administration américaine sur Ariel Sharon

Didier Billion : Il y a une pression très forte. Et Bush, alors qu'il s'y était refusé depuis son accession au pouvoir en janvier dernier, a accepté la semaine passée le terme "d'Etat palestinien". Cela signifie concrètement qu'il y a une sorte de désolidarisation ponctuelle, mais en tout cas bien réelle ces derniers jours, entre l'administration américaine et Sharon. Mais, dans le même temps, on sent bien qu'il y a une pression également très forte sur Yasser Arafat lui-même, pour que les négociations de paix reviennent. La façon dont le chef de l'autorité palestinienne a fait réprimer la manifestation des islamistes anti-américains lundi matin le laisse à penser. Nous sommes donc dans une situation où les Américains, dans leur propre intérêt, font pression sur les deux parties pour qu'enfin les rencontres politiques puissent reprendre.

tf1.fr : Sur quelles bases les négociations pourraient-elle reprendre?

Il faut reprendre les négociations à partir des rencontres de Taba

Didier Billion : La première des choses est d'acquérir un cessez-le-feu. Ensuite, le meilleur cadre serait que les négociations reprennent à partir des rencontres de Taba en janvier dernier, où nous savons que des avancées substantielles avaient été réalisées des deux côtés. Des avancées gelées par l'élection de Sharon le mois suivant. Mais il existe un relevé de conclusions de cette rencontre à partir duquel les négociations peuvent reprendre. Cela risque d'être long, difficile. En même temps, l'aspect positif est que peut-être les Américains vont vraiment faire pression. S'ajoute à cela le rôle de l'Union européenne et notamment de la France.

-tf1.fr : Dans l'hypothèse où les USA élargiraient leurs frappes à l'Irak, est-ce qu'Israël serait menacé d'attaques, comme en 1991 ?

Didier Billion : Je ne pense pas que les Américains élargissent leur riposte militaire, ou s'ils le font en dehors de l'Afghanistan, je pense que ce sera extrêmement ciblé, sur des zones purement et strictement militaires et terroristes. Sur ces possibilités d'intervention élargie, il y a d'ailleurs de fortes divergences au sein de l'administration américaine. Pour l'instant, c'est plutôt la ligne incarnée par Colin Powell, secrétaire d'Etat, qui prédomine, c'est-à-dire une solution plus politique que militaire. Cela signifie en clair qu'il ne pourra y avoir de déploiement massif mais uniquement des frappes précises, si nécessaire. Et heureusement, sinon il y a un véritable risque d'embrasement. Dans le monde arabo-musulman, la guerre anti-anterroriste pourrait alors se transformer en sentiment de guerre entre l'Amérique et leurs alliés, comme une guerre contre le monde arabo-musulman.

Dernière parution : Année Stratégique 2002, sous la direction de Pascal Boniface, publié par IRIS France, France Info et l'Etudiant, 648 pages, 129 F

Par Alexandra Guillet le 11 octobre 2001 à 10:32
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