© INTERNETrois paradoxes ahurissants : c'est le bilan des agissements diplomatiques et politiques du Pakistan pour le seul week-end dernier. Le général-président Pervez Musharraf, qui s'apprête à célébrer vendredi prochain le deuxième anniversaire de son putsch vertueux au "Pays des purs" [autre nom du Pakistan, ndlr], peut parader. Son pays, d'abord implicitement accusé d'être la base arrière des miliciens taliban et la gare de transit de la chair à canon d'al-Qaida, est aujourd'hui courtisé, ménagé et conforté. Comment ? En maniant le paradoxe peut-être, confortablement installé derrière son armée, la menace de ses islamistes, sa solidarité ethnique avec les taliban et ses puissants services secrets.
Des remaniements et des paroles
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Les faits, d'abord. Le chef des puissants et ingérables services de renseignement de l'Inter-Service Intelligence (ISI), le général Mahmood Ahmed, farouche soutien aux taliban et ami personnel de quelques dignitaires taliban, a été mis à l'écart dans la nuit de dimanche à lundi. On lui promet officieusement une "retraite anticipée". A sa place, le général-président a nommé le général Ehsanul Haq, un Pachtoune lui aussi, qui était auparavant le commandant des forces armées de la région de Peshawar, après avoir été… chef des renseignements militaires. Remplacer, pour sanctionner un mauvais conseiller, un général pachtoune proche des taliban par un général pachtoune proche des taliban — premier paradoxe.
D'un autre côté, ce n'est pas le moindre des paradoxes du Pakistan d'aujourd'hui. Il s'agit de ne pas oublier que, tout en étant l'un des fers de lance de l'opération "Liberté durable" en Asie centrale, le Pakistan est également le dernier pays à maintenir une ambassade taleb sur son territoire. Officiellement, il s'agit de "maintenir une fenêtre de communication" avec Kaboul. Mais rappelons aussi que c'est par la voix du diplomate taleb Abdul Salem Zaeef, basé dans la capitale pakistanaise, que le gouvernement de mollah Omar a réagi aux attaques nocturnes du 7 octobre. Le Pakistan n'est pas seulement la porte par où passent les tirs de "Liberté durable", il est aussi la tribune des taliban — deuxième paradoxe.
Pas d'ingérence dans ses zones d'influence
Dans les semaines précédentes, quiconque observait d'un œil attentif les déclarations du général Musharraf savaient que le régime d'Islamabad avait l'intention de lâcher ses créatures de Kaboul. Aux missions de bons offices auprès du mollah Omar et de ses ministres avaient succédé les déclarations pessimistes sur les jours des taliban, qui "semblaient comptés". Mais son soutien officiel aux opérations aériennes de "Liberté durable" a achevé de faire regagner au Pakistan sa stature de grand pays, après deux ans difficiles et de mise au ban du Commonwealth. Les sanctions économiques qui le visaient sont levées et sa dette colossale rééchelonnée. Tony Blair est venu vendredi promettre une aide économique et la reprise d'une coopération militaire. Mais, pour Musharraf, prêter son espace aérien à une coalition américano-britannique et enjoindre l'ISI à fournir de précieux renseignements à la CIA ne suffit pas. Il lui faut garder une main sur Kaboul.
Car, tout en rappelant — ultime paradoxe — que les Afghans "n'ont jamais accepté un gouvernement par procuration, imposé de l'extérieur", le ministre pakistanais des Affaires étrangères Abdul Sattar n'a de cesse de répéter que le Pakistan ne peut être tenu à l'écart de l'avenir de son voisin. "Ceux qui sont intervenus en Afghanistan et ont essayé de placer des dirigeants de leur choix ont payé un prix très lourd pour cette bévue", avait ajouté Abdul Sattar, le 26 septembre. Mais Tony Blair, vendredi dernier, a déclaré que "le Pakistan a un intérêt justifié à être étroitement impliqué dans tout arrangement pour un nouveau régime", quelques minutes après avoir discuté de l'avenir de l'Afghanistan dans le bureau du général-président. Le futur gouvernement afghan, après la probable chute des taliban, sera encore dominé, comme aujourd'hui, par des Pachtounes, a même promis Tony Blair. S'insurger contre la main de l'étranger cachée derrière les moujahidin de l'Alliance du nord, tout en s'assurant l'imprimatur pour perpétuer son ingérence — troisième et dernier paradoxe.
Des solidarités multiples
Solidarité ethnique entre Pachtounes taliban et Pachtoune pakistanais, intérêts stratégiques et économiques, tout aura été dit sur les raisons qui poussent le Pakistan à être si envahissant avec son voisin afghan. Tout cela joue, sans doute, et il s'agit de le rappeler. Mais peut-être aussi faut-il revenir aux sources et regarder les textes, comme disent les universitaires. Et se rappeler que, dans le nom même du Pakistan, existe un intrus. Inventé en 1933 à Cambridge par un étudiant musulman, le mot "Pakistan" est composé du nom des cinq provinces occidentales de l'Empire des Indes : Pendjab, Afghanistan, Kashmir, Sind, Balouchistan.
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