"Certains taliban voulaient assister à l'enterrement de Massoud"

Par Léonard VINCENT, le 18 octobre 2001 à 19h59 , mis à jour le 17 octobre 2001 à 20h10

Chargé d'affaires de l'ambassade d'Afghanistan à Paris, Mehrabodin Masstan dénonce pour tf1.fr l'ingérence du Pakistan dans les affaires de son pays. Il se moque des pseudos "taliban modérés" et nous explique comment quelques combattants taliban font défection, certains ayant été écœurés par l'assassinat du commandant Massoud.

afghanistan ambassadeur paris mehraboddin masstan © INTERNE

tf1.fr — Que pensez-vous des visites de Tony Blair, puis de Colin Powell, au Pakistan, au cours desquelles l'un et l'autre ont affirmé l'importance du Pakistan dans le futur de l'Afghanistan ?

Mehraboddin Masstan — Nous sommes très prudents à ce sujet et nous attendons de voir comment les Américains vont nous rendre compte de ces voyages. Bien sûr, personnellement, ma première lecture a été plutôt négative. Négocier avec le président Musharraf le futur de l'Afghanistan est objectivement révoltant. Nous nous sommes battus pendant cinq ans contre les taliban, c'est-à-dire contre le terrorisme. Beaucoup d'Afghans se sont sacrifiés, sans qu'on les écoute. Et aujourd'hui, nous ne serions toujours pas entendus, alors qu'on viendrait demander son avis à l'homme qui est le complice des taliban ! C'est décevant.

tf1.fr — Les Américains ne vous écoutent donc toujours pas ?

"Ce n'est pas à Islamabad que doit se décider qui fera quoi à l'avenir, en Afghanistan."

M.M. — Depuis vingt ans, le Pakistan guide la diplomatie américaine dans la région. Après les attaques du 11 septembre, j'inclinais à penser que les choses allaient changer. Ajouter aux concessions économiques faites aux Pakistanais un droit de regard sur le futur de Kaboul, c'est extrêmement difficile pour nous à accepter. Nous sommes arrivés à un tel point de complaisance qu'au lieu de se repentir de ses erreurs, le Pakistan s'arroge le droit de continuer à donner ses directives sur le futur de notre pays. Ce n'est pas à Islamabad que doit se décider qui fera quoi à l'avenir, en Afghanistan.

Kaboul se trouve à 300 kilomètres de la frontière pakistanaise. C'est la capitale de l'Afghanistan. Ce n'est même pas une zone frontalière. L'Alliance du nord est constituée d'Afghans. Pas de Russes, d'Iraniens ou d'autres, non : d'Afghans exclusivement. Alors de quel droit le général Musharraf se permet-il de dire qu'il ne veut pas voir l'Alliance du nord à Kaboul ?

tf1.fr — Selon vous, le Pakistan est soucieux de maintenir une prédominance pachtoune dans un futur gouvernement afghan et de conserver un pouvoir après la chute des taliban. Comment peut-il s'y prendre ?

M.M. — Selon nos informations, le Pakistan a fait plusieurs propositions aux Etats-Unis. En premier, Islamabad s'était engagé à dénicher des taliban modérés, en contrepartie de quoi l'Occident aurait passé l'éponge sur les errements passés. Cette proposition, à ce que je sache, a été unanimement rejetée. Un autre projet consistait à mettre sur pied un gouvernement afghan à base élargie, comprenant tous les mouvements politiques actifs. Bien entendu, comme d'habitude, l'Alliance du nord n'aurait récolté qu'un coin de table et les Pachtounes auraient été largement majoritaires ! Même Tony Blair, en visite à Islamabad, a affirmé que le futur gouvernement afghan devait être dominé par les Pachtounes.

"Dans les agences de presse comme dans les chancelleries occidentales, il est unanimement affirmé qu'en Afghanistan, il existe une ethnie majoritaire, les Pachtounes, et des ethnies minoritaires. Ce n'est pas notre façon de voir notre pays."

Or, pour nous, la question ethnique est un faux problème. Dans les agences de presse comme dans les chancelleries occidentales, il est unanimement affirmé qu'en Afghanistan, il existe une ethnie majoritaire, les Pachtounes, et des ethnies minoritaires. Ce n'est pas notre façon de voir notre pays. Nous considérons qu'il existe en Afghanistan des groupes ethniques principaux : Pachtounes, Tadjiks, Hazaras et Ouzbeks. Et d'autres groupes minoritaires : Nouristanis, Baloutches, etc. De plus, les Pachtounes ne sont pas tous taliban. Il existe des mouvances qui sont nos alliées, d'autres qui soutiennent le roi Zaher Shah. Le groupe ethnique pachtoune lui-même est divisé, entre les tribus Durrani d'une part, dont est issu le roi, qui représentent 10 à 15% et qui se sentent beaucoup plus proches des autres ethnies, et les Ghilzai d'autre part, dont est issu le mollah Omar et la plupart des dignitaires taliban.

Le problème ethnique est essentiellement le problème des taliban et du Pakistan, pas le nôtre. Leurs miliciens ne se comportent d'ailleurs pas de la même manière à Kaboul, considérée comme étant tadjik, communiste et impie, et à Kandahar, fief pachtoune du sud. Dans la capitale, nous assistons à une sorte de vitrine de la terreur taleb. Les patrouilles du ministère de la Répression du vice et de la Propagation de la vertu font subir aux kaboulis des humiliations incessantes. Alors qu'à Kandahar ou à Pakhtian, la vie est bien plus facile. Les chefs tribaux pachtounes n'ont parfois même pas été désarmés et continuent de faire régner leur loi.

tf1.fr — Alors, justement, qui sont ces "taliban modérés", dont tout le monde parle et que personne ne nomme ?

M.M. — A vrai dire, c'est également un faux débat. Cela fait cinq ans que l'on évoque régulièrement ces fameux taliban "modérés". Mais toute l'histoire du mouvement taleb indique que, si "modérés" il y avait, ce sont toujours les "radicaux" qui l'ont emporté. Même le ministre des Affaires étrangères Adbul Wakil Mutawakil, que l'on présente souvent comme "modéré" malgré le fait qu'il soit proche du mollah Omar et, qui plus est, son ministre, est incapable de tenir ses positions.

Deux exemples simples : en 1998, à Achkhabad, au Turkménistan, il avait négocié et signé un accord avec Yunus Quanouni [responsable politique de l'Alliance du nord, ndlr]. Une conférence de presse avait été organisée. Et le soir même, de retour à Kandahar, il avait nié avoir signé quoi que ce soit avec nous !

"Je pense que cette histoire de 'taliban modérés' qui pourraient participer à un gouvernement futur est une manipulation du Pakistan."

Deuxième exemple : des diplomates français m'ont raconté qu'au moment où les taliban avaient décidé de détruire les Bouddhas de Bamiyan, des représentants des gouvernements européens avaient rencontré Mutawakil à Kaboul, un matin à 11 heures, au ministère des Affaires étrangères. Il leur avait affirmé qu'il était scandaleux et irresponsable de prétendre que son gouvernement avait ordonné la destruction des statues, que jamais les taliban ne donneraient un tel ordre. Confiants, les diplomates étaient repartis. Et, à deux heures de l'après-midi, le même Mutawakil avait affirmé qu'on ne pouvait rien faire contre une fatwa du mollah Omar ! Cet homme est incapable de tenir ses positions plus d'une demi-journée.

Je pense que cette histoire de "taliban modérés" qui pourraient participer à un gouvernement futur est une manipulation du Pakistan, soucieux de sauver ce qui peut l'être du régime qu'il a mis en place, de manière à garder une main en Afghanistan.

tf1.fr — De quelles informations disposez-vous sur les défections de combattants taliban ?

M.M. — Nous distinguons trois types de combattants taliban. Ceux que l'on pourrait appeler les "purs", les miliciens originaires du sud, très aguerris, qui ne se rendront pas facilement. Ensuite, il y a les mercenaires étrangers, qui sont les plus excités, notamment depuis l'intervention armée des Etats-Unis. Il existe enfin un autre type de combattant qui conserve depuis longtemps un contact avec nous. Mais il ne faut pas croire que les redditions sont menées de manière classique. Il s'agit la plupart du temps d'un long travail, calculé et méthodique.

tf1.fr — Comment se déroulent les défections, concrètement ?

M.M. — Nos commandants préfèrent garder, de l'autre côté de la ligne de front, des commandants "ennemis" avec lesquels ils entretiennent un certain niveau de contact. Si un accord de défection intervient, nous ne demandons pas aux dissidents de quitter leurs postes, de manière à ne pas nous retrouver face à des combattants inconnus et acharnés. De plus, nous préférons que les éventuelles défections donnent un résultat concret.

"Je peux même vous révéler qu'un des contacts a même eu lieu à minuit, dans un hôtel, ici à Paris, lors de la visite du commandant Massoud, au mois d'avril."

Un exemple : lorsque les opérations américaines ont commencé, les taliban disposaient de trois routes d'approvisionnement pour le nord du pays. La route du centre, d'abord, allant de Kaboul à Mazar-i-Sharif ou Taloqan via Bamiyan, qui est le chemin le plus emprunté par les taliban depuis trois ans. La voie aérienne, ensuite, totalement neutralisée par les opérations alliées. Enfin, la longue et compliquée route de Hérat, passant par l'ouest. Afin de bloquer la première route, nous avons entretenu des contacts depuis plusieurs mois avec un commandant taleb, qui, comme beaucoup d'autres, nous fait passer des informations. Je peux même vous révéler qu'un des contacts a même eu lieu à minuit, dans un hôtel, ici à Paris, lors de la visite du commandant Massoud à Paris, au mois d'avril. Récemment, nous avons convenu avec ce commandant qu'il pouvait quitter la zone, de manière à couper la route.

A l'inverse, s'agissant d'un commandant de Mazar-i-Sharif, le chef militaire taleb qui s'est rendu était tellement écœuré lorsqu'il a appris l'assassinat du commandant Massoud que nous avons négocié avec lui qu'il quitte la zone avec ses troupes, de manière à ce que les hommes du général Dostom puisse se rapprocher de la ville. Beaucoup d'autres chefs taliban sont disposés à faire défection, certains même voulaient venir assister à l'enterrement du commandant Massoud !

Par Léonard VINCENT le 18 octobre 2001 à 19:59
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