Qu'est-ce que l'Alliance du nord ?

Par Léonard VINCENT, le 10 octobre 2001 à 00h00 , mis à jour le 09 octobre 2001 à 18h34

Assemblage d'ethnies minoritaires ou gouvernement d'union nationale ? L'Alliance du nord, naguère dirigée par le commandant Massoud, est l'unique force afghane de résistance aux taliban. Retour sur l'histoire d'un gouvernement déchu, toujours représenté à l'ONU, qui ne retrouvera pourtant jamais seul le pouvoir.

Photo : Jean-Claude CHAPON (AFP) © INTERNE

10 octobre 1996, deux semaines après la chute de Kaboul. Le président de la République islamique d'Afghanistan Burhanuddin Rabbani, le commandant tadjik Ahmad Shah Massoud, le général ouzbek Rachid Dostom et le chef chiite Karim Khalili se réunissent dans le village de Khin Jan. Face à l'inexorable avancée des miliciens taliban pachtounes et la déroute de leurs armées respectives, ils décident de créer le "Haut conseil pour la défense de la mère patrie". De ce comité politico-militaire hétéroclite, créé un soir de l'automne 1996, naîtra moins d'un an plus tard le "Front uni" ou "Alliance du nord", dernière force de résistance aux miliciens fondamentalistes qui règnent encore aujourd'hui sur trois-quarts de l'Afghanistan.

Car au soir du 24 septembre 1996, le gros des miliciens taliban avait pris avec une rapidité stupéfiante la ville de Sarobi, à 72 kilomètres à l'est de Kaboul. Les forces gouvernementales s'étaient repliées en désordre sur la capitale. Face à l'ampleur de l'assaut et pour éviter à la ville de nouveaux pilonnages, le commandant Massoud avait alors ordonné à ses hommes de se retirer. C'est ainsi que, dans la soirée du 26, les taliban avaient pénétré en vainqueur dans la capitale en ruines, où la population les avait accueillis en faiseurs de paix. Les seules zones de résistance ne se situaient plus qu'autour de Mazar-i-Sharif, dans le nord ouzbek, autour des territoires hazaras chiites du centre et dans les provinces du nord-est tadjik, verrouillées par la vallée du Panjshir que tenait le commandant Massoud.

Juin 1997, une coalition dans l'urgence. Ce n'est donc que le 15 juin 1997 que le "Haut conseil" du dernier carré des résistants se baptise officiellement "Front uni islamique et national pour le salut de l'Afghanistan", pour ne pas laisser les taliban monopoliser l'évocation religieuse. Le vieux président Rabbani reste le chef politique, le siège à l'ONU est maintenu, les ambassades à l'étranger toujours actives. Militairement, les taliban attaquent de toutes parts. Le commandant Massoud résiste farouchement à la tête de cet assemblage de chefs de guerre jadis ennemis, aujourd'hui unis dans le refus des ténèbres taliban et des menées pakistanaises. Adeptes d'une stratégie défensive, soucieux de préserver les territoires encore sous leur contrôle, mal armés et peu équipés, les moujahidin du président Rabbani n'ont pourtant pas lâché les armes. Depuis lors, cette coalition politico-militaire, hâtivement présentée par les agences de presse comme un "assemblage hétérogène d'ethnies minoritaires", tente aussi de se constituer des alliances solides et efficaces.


Le président Rabbani


Le général Fahim 

 

 

 

 


Rachid Dostom 

Ismaïl Khan

 

 

 

 


Yunus Quanouni 

Dr. Abdullah Abdullah 

Après plusieurs défections et quelques trahisons, d'importantes défaites et quelques victoires, l'année 2000 voit le retour de quelques grandes figures de la résistance moujahed. Le trapu et moustachu Rachid Dostom est revenu de son exil iranien. A la tête de ses soldats ouzbeks, il a repris le combat, au sud de la grande ville de Mazar-i-Sharif. Le légendaire commandant Ismaïl Khan, échappé d'une prison taleb en mars 2000, a repris les armes dans le centre, tout comme le Hazara Karim Khalili. Après l'assassinat du commandant Massoud, son chef des services de renseignement Mohammed Fahim pousse peu à peu ses moujahidin aux portes de Kaboul, depuis la plaine de Shamaly et l'aéroport de Bagram. Au nord, la ville de Taloqan est prête à tomber. Le chefs de guerre ayant fait la paix entre eux, la coalition internationale antiterroriste appuyant — peut-être malgré eux — leurs offensives, la guerre qu'ils mènent contre les taliban et les mercenaires pakistanais, malais, arabes, jordaniens, chinois ou tchétchènes d'Oussama ben Laden leur semble gagnable.

Septembre 2001, trois Panjshiris pour remplacer Massoud. Côté politique, après la disparition du "Lion du Panjshir", quelques figures demeurent incontournables. C'est d'ailleurs une "troïka" qui se charge de gérer la communication et la coordination politique de l'Alliance du nord. Autour du président Rabbani, trois panjshiris tadjiks ont pris le contrôle du Front uni. Les opérations militaires sont commandées par le général Fahim. Les questions de politiques intérieures sont, elles, gérées par Younous Quanouni, qui, avec deux chefs pachtounes et un chef chiite, représentait l'Alliance du nord lors des pourparlers de Rome avec le roi Zaher Shah et son entourage. Les relations internationales sont habilement prises en main par le Dr. Abdullah Abdullah, qui doit son titre à sa formation de médecin, et qui fut treize ans durant le principal conseiller politique et le ministre des Affaires étrangères du commandant Massoud. C'est lui qui, aujourd'hui, parle aux correspondants de presse, lui qui définit la ligne politique de l'Alliance, en affirmant notamment, à longueur d'interview que l'objectif de son gouvernement est "l'instauration d'un gouvernement islamique modéré où la démocratie serait la règle du jeu". "Nous sommes pour les droits de l'homme et les droits de la femme", répète-t-il, comme le faisait avant lui le commandant Massoud.

Alors qu'une alternative aux taliban est peu à peu constituée autour du vieux roi pachtoune en exil, l'Alliance du nord ne retrouvera jamais le pouvoir seule. L'accord conclu à Rome prévoit qu'un "Conseil suprême d'unité nationale" va être constitué dans les semaines à venir, incluant 60 représentants de l'Alliance et 60 représentants nommés par le roi. Cette assemblée définira alors le visage d'un autre Afghanistan qui, selon les propos d'un conseiller du roi, devra valider le principe suivant : "Pachtounes, Tadjiks, Ouzbeks, Turkmènes, Hazaras, Nouristanis et les autres constituent le peuple afghan".

Par Léonard VINCENT le 10 octobre 2001 à 00:00
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