Qu'a-t-on fait des héritiers de Massoud ?

Par Léonard VINCENT, le 25 octobre 2001 à 17h43 , mis à jour le 24 octobre 2001 à 17h50

Alors que, dans un premier temps, l'Alliance du nord semblait avoir l'assentiment des chancelleries et des opinions occidentales, sa réputation ne cesse de se dégrader. Entre intox et realpolitik, les héritiers du commandant Massoud sont peu à peu marginalisés. Pour quelle étrange raison ?

Photo : Jack GUEZ (AFP) © INTERNE

Massoud vivant, la presse occidentale n'était que miel avec ce dernier rebelle panjshiri, rempart oublié de la lutte contre les ténèbres taliban. Massoud assassiné, son "Front uni" disposant du siège de l'Afghanistan à l'ONU est redevenu, aux yeux de beaucoup, une simple "Alliance du nord", coalition hétéroclite d'ethnies minoritaires, "union de circonstance qui ne fait pas de sentiment" de chefs de guerre revanchards, selon l'AFP. Certes, les diplomates occidentaux restent encore prudents sur leurs jugements. L'état-major américain a certes des "contacts quotidiens" avec l'état-major moujahed, assure encore mercredi le docteur Abdullah, ministre des Affaires étrangères du Front uni, de manière à coordonner leurs attaques contre les troupes taliban. Mais, une fois engagées les opérations militaires de "Liberté durable", le moins que l'on puisse dire est que les héritiers du commandant Massoud n'ont plus bonne presse.

Union nationale à base d'exclusion

HEKMATYAR PROMU PAR LE MONDE

Témoignage spectaculaire de cette schizophrénie médiatique : la galerie de portraits des "principaux chefs de guerre du Front uni" publiée dans Le Monde daté du mercredi 24 octobre 2001. Entre le successeur de Massoud, Mohammed Fahim, le président Rabbani, les chefs de guerre Dostom, Ismaïl Khan ou Khalili, le visage de Gulbuddin Hekmatyar. Rappelons que ce Pachtoune ultra-fondamentaliste, enfant chéri des services secrets pakistanais, saoudiens et américains, a été l'ennemi juré du commandant Massoud. Ses troupes ont pilonné Kaboul des mois durant en 1993, pour forcer les tadjiks Massoud et Rabbani à lui faire une place au pouvoir. Ecœuré et soucieux d'arrêter le massacre de civils, Massoud s'était retiré du gouvernement. Après l'accession au pouvoir des taliban, Hekmatyar, exilé en Iran, était devenu la bête noire de l'ensemble des mouvances afghanes, Oussama ben Laden s'étant tout de même, au mois de mars dernier, proposé de jouer les médiateurs avec lui, pour lui assurer "à titre personnel" un poste au gouvernement du mollah Omar.

Mercredi à Peshawar, au Pakistan, s'est ouvert une "Conférence pour la paix et l'unité nationale en Afghanistan". Noble initiative, explique-t-on du côté des organisateurs, qui vise à ouvrir un dialogue entre toutes les factions politiques afghanes, afin de ne pas répété les luttes fratricides de 1992-1996, lorsque les différents mouvements moujahidin avaient été incapables de gouverner pacifiquement le pays. Seul accroc à cette fameuse volonté "d'unité nationale" : le gouvernement légitime, dont Massoud était le vice-président, n'a simplement pas été convié. Ne sont venus que quelques chefs tribaux pachtounes (sauf le mythique Abdul Haq, qui réside pourtant à Peshawar) et des "érudits de l'Islam". Le leader du parti organisateur, le Front national islamique d'Afghanistan, formation royaliste pachtoune, a même tenu à préciser que "les taliban convenables sont les bienvenus". Etrange union nationale qui exclue les ethnies autres que pachtoune, fussent-elles minoritaires, le gouvernement souverain, fut-il impopulaire, et la seule organisation armée nationale toujours en lutte, fut-elle honnie par certains Pachtounes, notamment au Pakistan.

De plus, outre qu'il est pertinent de s'interroger sur l'existence de "taliban modérés", dont même Colin Powell soupçonne l'existence lorsqu'il est en visite au Pakistan, il est également pertinent de s'interroger sur le rôle qu'il pourraient jouer à l'avenir. "Dans la mesure où ils souhaitent participer au développement d'un nouvel Afghanistan et où tout le monde serait représenté, nous devrions les écouter ou au moins les prendre en compte", avait pourtant tenu à ajouter le secrétaire d'Etat américain en visite au Pakistan le 16 octobre. "A mon avis, ceux des taliban qui sont d'accord avec nos idées en ce qui concerne la paix et un gouvernement élargi devraient commencer à travailler immédiatement, a déclaré mercredi l'organisateur de la conférence de Peshawar dans son discours inaugural. Je considère leur coopération comme importante et fructueuse."

Les taliban modérés, ça n'existe pas

Les représentants du Front uni, eux, sont unanimes. "Comme nous n'avons jamais entendu parler de nazis modérés, il n'existe pas de taliban modérés", a ainsi démontré sur CBS Haron Amin, représentant de l'Afghanistan à Washington. "C'est une manipulation du Pakistan, soucieux de sauver ce qui peut l'être du régime qu'il a mis en place, de manière à garder une main en Afghanistan", dénonçait jeudi dernier pour tf1.fr Mehraboddin Masstan, chargé d'affaires de l'ambassade d'Afghanistan à Paris. L'association Afghanistan-Bretagne, l'un des nombreux relais de soutien du Front uni en France, a eu beau s'insurger contre le "déferlement de haine" et l'ouverture d'un "front de l'information", visant à manipuler la presse et les opinions. Rien n'y a fait. L'idée était dans l'air, elle n'est plus redescendue.

Outre qu'elle compte dans ses rangs un légendaire chef de guerre pachtoune, Hadji Qadeer, et qu'elle a passé un difficile accord pour un organisme gouvernemental de transition avec l'ancien roi d'Afghanistan et son entourage, eux-mêmes pachtounes, l'Alliance du nord est en passe d'être disqualifiée. Pas fiables, divisés, avides de pouvoir, pas représentatifs, mafieux, tout aura été dit sur les chefs moujahidin, mêlant le vrai et le faux, le lointain passé et un futur hypothétique. Le général-président du Pakistan, Pervez Musharraf, a donc remporté une belle victoire, lui qui excluait récemment de voir un jour les héritiers de Massoud au pouvoir à Kaboul au détriment d'un régime "ami". L'Alliance du nord, qui n'a jamais revendiqué un pouvoir solitaire, n'a presque plus droit de cité sans que s'insinue un doute. Et si, finalement, les taliban étaient garants de la paix afghane ? En 1996, les services secrets pakistanais, américains et saoudiens avaient répondu par la positive. Qu'a-t-on fait des héritiers de Massoud ? Peut-être de la seule chair à canon.

Par Léonard VINCENT le 25 octobre 2001 à 17:43
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Monde
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience