© INTERNE"DEMAIN : Comment le 11 septembre va changer nos sociétés"
Cette semaine en couverture de Courrier international
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Au même moment, ladite Union européenne n’en mène pas large. Face à la menace islamiste intégriste, la solidarité morale réelle avec les Etats-Unis n’a d’égale que l’incapacité à agir de manière significative et la faiblesse politico-militaire. Paradoxalement, cet état de fait a rassuré les Américains sur la prétendue menace que représentait l’érection d’un pilier continental européen de l’OTAN.
Une telle réforme semble aujourd’hui à la fois indispensable sur le plan technique, inoffensive sur le plan politique et périmée sur le plan stratégique. Il faut en effet rationaliser l’emploi des maigres budgets des pays européens, mais cela ne conduira pas à une superpuissance européenne, et le déplacement de la menace rend de toute manière dérisoire la continuation de l’OTAN sous sa forme actuelle.
La Russie fait sa vraie rentrée sur la scène mondiale comme partenaire à part entière des Etats-Unis (et aussi d’Israël) dans la grande battue anti-intégriste qui a commencé.
Car, entre-temps, la Russie fait sa vraie rentrée sur la scène mondiale comme partenaire à part entière des Etats-Unis (et aussi d’Israël) dans la grande battue anti-intégriste qui a commencé. Les forces russes sont en effet engagées dans le Caucase (et pas seulement en Tchétchénie, car les menées d’Al Qaida concernent tout autant le Daghestan, riverain de la Caspienne), en Ouzbékistan, contre le lieutenant de Ben Laden, Yüldachev, et en Afghanistan même, en soutien de Rachid Dostom (chef de bande de Mazar-e Charif), revenu de ses exils turc et ouzbek pour reprendre le combat. Quant au service russe de renseignements, le SVR, il est engagé dans une coopération quotidienne avec la CIA. Vladimir Poutine a imposé, presque seul, à des ministères réticents ce considérable tournant. Il prépare à présent son devis, qu’il va adresser à Washington. Il sera payé de retour.
En ira-t-il de même de la Chine, qui, sous la recommandation de Jiang Zemin et de son successeur désigné Hu Jintao, a adopté le profil le plus bas possible et soutenu au Conseil de sécurité de l’ONU le principe d’une riposte américaine ? Pour l’instant, tout va bien, tant que le Pakistan demeure sur la ligne hypocrite de soutien mesuré aux Etats-Unis. Mais Pékin redoute avant tout cette poussée islamiste civile et militaire que Ben Laden et ses soutiens ont déjà organisée de longue main, dès le déclenchement des opérations sérieuses en Afghanistan. La stratégie chinoise face à l’Inde repose depuis 1960 sur l’existence d’un contrepoids pakistanais, quelle que soit l’orientation idéologique qui prévaut dans la vallée de l’Indus. La cassure du Pakistan dans une guerre civile où Delhi ne manquerait pas de soutenir les partisans d’une certaine laïcité et d’un retour au pouvoir civil, comme elle l’avait fait en 1971 au Pakistan-oriental [qui allait devenir le Bangladesh], serait donc la faillite de trente ans de politique étrangère chinoise dans la région.
La Russie fait sa vraie rentrée sur la scène mondiale comme partenaire à part entière des Etats-Unis (et aussi d’Israël) dans la grande battue anti-intégriste qui a commencé.
Et pourtant Pékin pourrait s’y faire. Ben Laden en effet n’aime pas beaucoup les Chinois. C’est de famille. Parent de l’ancien ministre des Affaires étrangères indonésien Ali Alatas, le chef d’Al Qaida a fort mal vécu la fin du régime de Suharto en 1998, la déroute du clan dit “des yéménites” (qui comprend, outre Alatas, le ministre des Finances Fouad Bawazier et le chef d’état-major Feisal Tanjung), composé majoritairement de membres de l’Association des intellectuels musulmans (ICMI), et l’ébranlement du monde malais par la crise de 1998. Il accuse les juifs George Soros et compagnie d’avoir délibérément frappé le centre le plus prometteur du nouveau monde islamique en gestation, l’Asie du Sud-Est, pour punir Mahathir et Suharto d’avoir financé les trois cents ogives de la bombe islamique pakistanaise. Il considère Singapour et les Chinois d’Indonésie comme la tête du “complot sioniste” dans la région. Entre la sécurité de la cité-Etat de Lee Kuan Yew et les mirages pakistanais, la nouvelle direction chinoise n’aura guère le choix. Elle pourrait même s’impliquer bien plus qu’elle ne l’escomptait au départ.
Le monde de l’islam enfin se prépare pour le cyclone, comme le font les habitants des îles tropicales en clouant des planches à la hâte pour protéger les maisons. Certaines maisons seront pourtant soufflées d’entrée de jeu. Le plus grand changement a d’ores et déjà lieu au coeur de l’Arabie Saoudite. Le prince héritier Abdallah semble avoir gagné sur toute la ligne et disposer des pleins pouvoirs. Mais c’est pour un projet un peu différent de celui qu’il caressait à l’origine : non pas se séparer des Américains, mais au contraire les aider aux fins de conjurer la menace la plus radicale qui ait jamais pesé sur le trône d’Abdulaziz ibn-Saoud. Ce bouleversement du cœur saoudien du monde islamique aura, lui aussi, des conséquences à long terme.
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