L'homme qui ne voulait plus être roi

Par Léonard VINCENT, le 03 octobre 2001 à 00h00 , mis à jour le 02 octobre 2001 à 17h02

Mohammed Zaher Shah, ancien roi d'Afghanistan déchu en 1973, ne se fait pas d'illusions sur une restauration de la monarchie dans son pays. Cette figure hiératique s'efforce de rassembler autour de son nom les tendances les plus contradictoires de l'Afghanistan contemporain. Portrait d'un souverain redevenu important, après une trentaine d'années d'exil.

afghanistan roi zaher shah jeune © INTERNE


Son père, le roi Nadir Shah - AFP
Dans une banlieue résidentielle du nord de Rome, entre les murets de demeures modernes ombragées par de grands arbres, se niche la villa où vit Mohammed Zaher Shah, dernier roi d'Afghanistan en exil depuis la nuit du 17 juillet 1973. A l'époque, le monarque réformiste, descendant du fondateur de la dynastie des rois pachtounes de la tribu des Durani, au pouvoir depuis 1933, se trouve en Italie pour y subir des examens médicaux. Le prince Sarda Mohammed Daoud, son intriguant cousin et beau-frère, s'allie avec le colonel de l'armée de l'air Abdul Qader et le chef des unités blindés, le Major Mohammed Aslam Watanjar. Le régime est renversé au terme de cette révolution de palais, la république proclamée. Coincé en Italie, le roi Zaher Shah abdique un mois plus tard et s'installe dans une villa à l'architecture ordinaire, derrière une porte d'entrée branlante, veillé par une tête de bélier empaillée qui trône près de son fauteuil, quelques meubles désuets et un entourage dévoué qui le protège des intrus.

Une enfance française et luxueuse

Né à Kaboul le 15 octobre 1914, Mohammed Zaher Shah passe la plus grande part de son enfance en France, notamment à Paris où son père est ministre plénipotentiaire dans la prestigieuse ambassade de l'avenue Raphaël. Lycéen à Jeanson-de-Sailly, puis à Montpellier, il lit Gide, Michelet, Proust, le fleuron de la littérature française début de siècle. Puis en 1930, son père Nadir Shah est nommé roi. La famille retourne à Kaboul, le jeune prince reçoit une formation militaire jusqu'à ce que, fin 1933, alors qu'en Europe Adolf Hitler enflamme des foules rageuses autour de son Troisième Reich mortifère, son père soit assassiné par un étudiant à moitié fou. A 19 ans, Mohammed Zaher Shah est sacré roi.


Zaher Shah aujourd'hui - DR
Ce sont d'abord ses trois oncles qui assurent l'essentiel du pouvoir. En 1941, le roi convoque toutefois une Loya Jirga ["Grande Assemblée" traditionnelle afghane regroupant les chefs religieux, tribaux ou militaires des 32 provinces, ndlr] pour maintenir la neutralité de son pays lors de la Seconde guerre mondiale. Peu à peu, le jeune roi s'affirme et finit par prendre, en 1953, un contrôle ferme de l'administration et de l'appareil politique afghan, nommant son cousin Daoud Premier ministre. Il supervise alors une modernisation progressive, discrète et méthodique d'un pays encore alourdi par le poids de ses traditions et de ses structures ethnico-claniques. Il institue l'élection du premier parlement afghan et une procédure de séparation des pouvoirs, favorise l'émancipation des femmes, envoie l'élite du pays se former hors des frontières, développe l'investissement étranger, ménageant aussi bien les intérêts occidentaux que les appétits soviétiques. Mais après la nuit de 17 juillet 1973, il ne représente plus rien. Déchu de sa nationalité en 1978, il n'a jamais remis les pieds en Afghanistan.

La voix apaisée d'un autre Afghanistan

Souvent consulté, parfois à l'origine d'initiatives de paix jamais abouties, reclu dans son exil romain, le roi Zaher Shah n'en est pas moins resté une douce figure, aux yeux de beaucoup d'Afghans. Aujourd'hui, le vieux roi chauve, au regard puissant, à moitié sourd, voûté et toujours tiré à quatre épingles, semble obsédé par l'idée que seule une Loya Jirga pourrait, une fois de plus, rétablir la paix et la légitimité dans son pays. Si ses partisans voient ce vieux pachtoune comme le seul personnage à même de sortir du bourbier taleb, ceux qui se méfient de lui se moquent de ce souverain déchu d'un Afghanistan périmé.

Par Léonard VINCENT le 03 octobre 2001 à 00:00
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