La logique et la jalousie

Par Alexandre ADLER, le 18 octobre 2001 à 10h59 , mis à jour le 18 octobre 2001 à 11h13

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur explore les différentes formes de l'antiaméricanisme.

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"Pourquoi nous sommes tous antiaméricains (ou peut-être pas)"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

L’Europe est-elle antiaméricaine ? Beaucoup moins, dans ses forces profondes, qu’elle ne l’a jamais été depuis le 11 septembre 2001, mais assez toutefois pour faire encore éclater en sanglots un ambassadeur des Etats-Unis sur un plateau de la BBC.

Il existe des antiaméricanismes logiques, des antiaméricanismes fondés, des antiaméricanismes inconséquents. Chacun ne signifie pas tout à fait la même chose.

L’antiaméricanisme logique tout d’abord. L’Amérique, toute l’Amérique, même l’Amérique ibérique par son moi idéal bolivarien, exprime le rejet de l’Ancien Régime, la volonté de bâtir une cité libre fondée sur la liberté de conscience. A cela l’Amérique anglo-saxonne ajoute l’amour du travail, l’égalité des chances dans un marché libre, le refus de toute aristocratie de naissance. Le respect plus ou moins grand de ces normes par les groupes humains historiquement constitués nous importe moins ici que leur fonctionnement comme sens commun d’une société. Ni l’esclavage, rejeté d’emblée par une large majorité des autorités morales du pays, ni la constitution de dynasties qui se sont même glissées dans le Gotha à partir pourtant du suffrage universel et de la richesse acquise n’infirment ce constat sans cesse répété.

En ce sens, rien n’a changé depuis le voyage de Tocqueville, il y a un siècle et demi : l’Amérique demeure bel et bien cet horizon utopique de la démocratie, qui fonctionne comme un repoussoir pour tous les conservatismes terriens de la vieille Europe et pour les aristocraties dirigeantes, au discours souvent pervers, qui pensent à l’unisson de ces conservatismes, en Russie, au Moyen-Orient ou en Inde.

C’est une fois de plus à juste titre qu’Hitler estimait que le combat final et apocalyptique opposerait (vers 1955-1960) une Allemagne nationale-socialiste ayant digéré la Russie et fini d’exterminer les Juifs d’Europe à une Amérique négrifiée et enjuivée, celle-là même qui combat aujourd’hui Ben Laden.

Cet antiaméricanisme logique discerne parfaitement ce qui menace l’ordre ancien depuis l’autre rivage de l’Atlantique : la promotion méritocratique générale, la mobilité du travail, la réduction des distinctions aux critères quantitatifs de l’argent, le désétablissement des Eglises, la séparation constitutionnelle des pouvoirs, la généralisation de l’élection au détriment des aristocraties d’Etat bureaucratiques, militaires et judiciaires. C’est une fois de plus à juste titre qu’Hitler estimait que le combat final et apocalyptique opposerait (vers 1955-1960) une Allemagne nationale-socialiste ayant digéré la Russie et fini d’exterminer les Juifs d’Europe à une Amérique négrifiée et enjuivée, celle-là même qui combat aujourd’hui Ben Laden.

A des doses moins mortelles, la révolution conservatrice européenne peut mieux cracher son fiel dans des philippiques contre la technique nihiliste - étrangement les mêmes de Georges Duhamel, Jean Giraudoux, Martin Heidegger et Ernst Jünger à aujourd’hui -, le mélange plébéien de New York, la naïveté supposée de Hollywood. Déjà du temps de l’affreux Pindare, on affectait, du côté de Corinthe ou de Sparte, de mépriser Athènes, son Parthénon et ses métèques à la Lysias. Avec Gershwin, qui sauve l’opéra moderne en y introduisant le jazz, Pollock et Rothko, qui révolutionnent la peinture du XXe siècle, Faulkner et les quatre évangélistes du Hollywood classique, Ford, Hawks, Walsh et Huston, l’Amérique a pourtant démontré, mieux que l’Angleterre victorienne, sa capacité de transformer le regard de millions d’hommes. On pourrait en dire tout autant de l’inquiétude romanesque de l’Amérique latine, qui, de Borges à Jorge Amado et Octavio Paz, a bouleversé la conscience européenne latine tout autant que le roman russe au siècle précédent.

L’Europe conservatrice, le Moyen-Orient islamisant, l’Inde castifiée haïssent l’Amérique pour de bonnes raisons : elle est l’Atlantide que Francis Bacon voulait, dès l’époque élisabéthaine, édifier pour obvier aux progrès de l’Empire des Habsbourg allié à l’Inquisition et aux jésuites. Elle n’a jamais démérité vraiment de ce programme.

Malheureusement, il existe aussi de meilleures raisons d’être antiaméricain, des raisons fondées.

Malheureusement, il existe aussi de meilleures raisons d’être antiaméricain, des raisons fondées. Nous les avons éprouvées, en France, avec le général de Gaulle, méprisé, puis humilié par Roosevelt, au profit de petits arrivistes vichyssois, et ces avanies américaines de la France libre ne sont rien au regard des indignités commises par Washington à l’égard des républicains espagnols, des démocrates grecs, des libéraux d’Amérique latine ou des laïques du monde arabe, qui avaient le tort de déplaire aux alliés de l’heure, Franco, Ibn Saoud ou Pinochet.

Ces politiques américaines à courte vue ont sévi et séviront encore souvent, surtout lorsque l’opinion publique mal informée se détourne d’un étranger qui ne l’intéresse guère. Face à cette Amérique-là, il n’y a rien d’autre à faire que résister, mais peut-être sans ces animadversions excessives qui ne font que compliquer les problèmes : un Orlando Letellier, exilé chilien à Washington assassiné par Pinochet (entre autres), un Kim Dae-jung, appuyé en Corée du Sud par des missionnaires protestants américains, un Nelson Mandela, mobilisant pour sa grande cause toute l’Amérique de gauche qui imposa le boycott de l’Afrique du Sud, nous rappellent qu’on peut combattre une politique dans une démocratie sans, tel Jonas à Ninive, tomber dans l’imprécation, la haine et la désespérance. Si Roosevelt fut atroce en effet avec de Gaulle, ni le New York Times de Walter Lippmann, ni Eisenhower, qui le lisait consciencieusement à Londres, n’eurent jamais cette attitude.

Reste l’antiaméricanisme inconséquent, celui du ressentiment pas très malin contre la richesse et la puissance, de la jalousie petite-bourgeoise, que nourrissent les démocraties dans leur plus bas degré. Celui-là s’agglomère des idées conservatrices qu’il ne reconnaît plus et des griefs fondés dont il a conservé l’écho assourdi. Cet antiaméricanisme inconséquent et son jacassin sans importance doivent reculer à présent, car il y a bien le feu au lac, pour reprendre une belle expression populaire.

Par Alexandre ADLER le 18 octobre 2001 à 10:59
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