La surprise Musharraf

Par Alexandre ADLER, le 11 octobre 2001 à 15h19 , mis à jour le 11 octobre 2001 à 15h33

Comme chaque jeudi, l'hebdomadaire Courrier international et tf1.fr vous proposent le Bloc-notes d'Alexandre Adler. Cette semaine, le chroniqueur démonte le mécanisme qui a porté, depuis le Pakistan, les taliban au pouvoir. Et examine les options qui se présentent aujourd'hui au général-président Pervez Musharraf.

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"Quelle politique après les frappes ? D'un monde à l'autre"
Cette semaine en couverture de
Courrier international

Les opérations militaires ont donc commencé. On retiendra du fracas des bombes et de la fumée des explosions le moment essentiel de cette bataille, la révocation, plutôt diplomatique, des trois principaux responsables militaires pakistanais par le général Pervez Musharraf, dont le chef des services spéciaux, l’ISI, le général Mahmoud Ahmad, véritable patron des talibans.

Il s’agit là du moment décisif de la première bataille, qui, derrière le démantèlement du régime intégriste de Kaboul, vise en fait la reprise en main de l’arsenal nucléaire pakistanais et le contrôle politique de la vallée de l’Indus.

Les talibans ont été mis en place en Afghanistan, avec le consentement à peine réticent de Benazir Bhutto, le chef de gouvernement le plus à gauche et le plus laïque de l’histoire brève du pays, dans des conditions qui rappellent tristement le jeu d’Indira Gandhi, dans l’Inde voisine, avec les extrémistes sikhs, dix ans plus tôt. Pour punir les dirigeants sikhs du Parti du Congrès, qui avaient participé à la révolte parlementaire contre ses méthodes autoritaires, Indira avait encouragé les séparatistes sikhs de Bindranwalé, jusqu’au jour où, revenue au pouvoir, elle dut en fin de compte les réprimer jusqu’à en perdre la vie. Engagée de la même manière, dans une bataille insensée, à la fois contre sa propre mère et son frère, soutenus par les communistes afghans, et contre son rival conservateur Nawaz Sharif, Benazir avait donné son appui à la très intégriste Association des oulémas de l’Islam (Jamiat Ulema-i-Islami), qui affaiblissait, mais à quel prix, la droite musulmane classique. C’est de cette JUI que naît le projet d’armer les étudiants (talibans) des madrasas de l’ouest du pays et de les envoyer combattre avec un nouveau regroupement intégriste pathan (ou pachtoune en Afghanistan, mais nous adoptons la terminologie ourdoue), dirigé conjointement par le Saoudien Oussama Ben Laden et par son futur gendre, le mollah Omar.

Les organisateurs de l’opération sont le chef de l’ISI, Hamid Gül, un Pathan formé par le général Durrani, un cousin du roi Zaher, le chef de la gendarmerie et des levées tribales Nasrullah Babar, et le chef des services secrets saoudiens, le prince Turki, aujourd’hui limogé conjointement par le roi Fahd et par le prince héritier Abdallah, trois semaines avant le 11 septembre.

C’est aussi vers cette même date qu’Oussama Ben Laden commence les préparatifs de l’attentat contre le World Trade Center, dans une conjonction de moyens et d’intentions qui permet en fait de parler d’une action unique et concertée.

Ces hommes portent la responsabilité de la grande guerre qui s’ensuit. Ils se retournent bien sûr avec usure contre leur appui initial, Benazir Bhutto. On les retrouve en 1998 dans la décision de rendre public l’avancement du programme nucléaire pakistanais (financé conjointement par les Saoudiens, les Emiratis, les Malaisiens et certains intérêts indonésiens, liés à la Chine comme à l’Arabie Saoudite), en procédant à deux tirs de démonstration. Ayant ainsi procédé à l’isolement diplomatique recherché du Pakistan démocratique, il leur restait à supprimer la démocratie tout court. Ce fut la finalité essentielle de l’opération de Kargil : organiser, à la barbe du Premier ministre civil Nawaz Sharif, une opération d’incursion en force au Cachemire indien et, dans la ferveur patriotique, installer une junte franchement islamiste, au cours de l’été 1999. C’est aussi vers cette même date qu’Oussama Ben Laden commence les préparatifs de l’attentat contre le World Trade Center, dans une conjonction de moyens et d’intentions qui permet en fait de parler d’une action unique et concertée.

Or l’opération de Kargil n’est qu’un demi-succès. La vigueur de la riposte indienne limite quelque peu les ambitions des comploteurs. Les réticences d’une partie de l’armée sont perceptibles, et la réaction de Nawaz Sharif, fortement encouragé par l’ambassade des Etats-Unis, plus déterminée que prévu. C’est ainsi que Mahmoud Ahmad, le chef de l’ISI, et ses associés de l’état-major général, Muzaffer Usmani et Aziz Khan, se résignent à coopter le chef des modérés de l’armée, le mohadjir (réfugié de l’Inde) Pervez Musharraf, comme chef d’un coup d’Etat aux objectifs bien plus limités.

Aujourd’hui, Musharraf a fait officiellement basculer le Pakistan dans le camp de la liberté et il vient d’écarter le triumvirat islamiste Ahmad, Usmani, Aziz Khan, qui contrôlait l’armée en étroite association avec Al Qaida.

Non seulement la charia n’est pas proclamée, mais Musharraf s’engage à rétablir à terme la démocratie, négocie à Londres avec Benazir Bhutto, se livre à l’éloge de la Turquie kémaliste honnie, où son père était attaché militaire et où il a vécu adolescent, puis passe aux choses sérieuses avec une négociation directe sans précédent sur le Cachemire avec son homologue indien Athal Behari Vajpayee, en l’an 2000, et une tentative (qui a échoué) au début de 2001 pour se déconnecter des talibans. Aujourd’hui, Musharraf a fait officiellement basculer le Pakistan dans le camp de la liberté et il vient d’écarter le triumvirat islamiste Ahmad, Usmani, Aziz Khan, qui contrôlait l’armée en étroite association avec Al Qaida.

De son côté, Oussama Ben Laden sait parfaitement tout cela et a préparé une série de secondes frappes : terroristes en Occident, politiques au Pakistan, politico-militaires en Afghanistan et au Yémen, où de la même manière le président chiite Ali Saleh devrait essayer, lui aussi, de se séparer de la clique des amis de Ben Laden au sein de la Sécurité d’Etat, le vice-ministre Zamdani et son adjoint El Nissi, qui, eux, menacent très directement la stabilité du flanc sud du royaume saoudien avec les milices d’Islah.

C’est seulement alors qu’on pourra mesurer la pleine efficacité des frappes nécessaires, mais non suffisantes, ô combien, sur les centres de commandement des talibans.

Par Alexandre ADLER le 11 octobre 2001 à 15:19
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