© INTERNELes Temps modernes auraient dû s'ouvrir pour Chypre, comme pour beaucoup de territoires helléniques, par la libération tant attendue de la mainmise étouffante de l'Empire ottoman, ses sultans, ses beys, ses loukoums et ses espions. Or, si ce vaste îlot, où l'on parle le grec, savoure à la fin du XIXe siècle, comme Athènes avant elle et la Crète peu après, le lent effondrement de Constantinople, elle découvre aussi les Puissances mastodontes de l'époque.
La Grande-Bretagne dominatrice de la reine Victoria, refusant de laisser la Russie des derniers Romanov continuer à jouer les "bienfaiteurs" en Méditerranée, négocie avec les Turcs une convention donnant le droit aux troupes de Sa Majesté d'occuper Chypre. En contrepartie, l'Empire ottoman n'abandonne pas ses droits sur l'île. Savant calcul, qui fait qu'à l'aube de la Première guerre mondiale, Londres annexera purement et simplement ce vaste îlot oriental, pointé vers les côtes d'Asie mineure et du Liban. Constantinople, paralysée par son ralliement au vieux Kaiser allemand, ne peut réagir.
Libérée de l'emprise turque
Lorsque la République laïque d'Atatürk Kemal, qui a succédé au vieil Empire à Istanbul, profite de la réorganisation de l'Europe après 1918 pour jouer des coudes à ses frontières, Chypre redevient enjeu de discussion. La Grande-Bretagne, qui est toujours un empire, ne renonce pas à sa possession de Méditerranée orientale. En 1923, le Traité de Lausanne entérine le renoncement de la Turquie à faire valoir ses droits sur Chypre, alors que les Puissances ferment les yeux sur les massacres d'Arménie et le nettoyage ethnique de grande envergure organisé au détriment des Grecs d'Asie mineure, qui perdent leurs villes-sanctuaires d'Ephèse, Smyrne ou encore Halicarnasse et dont les populations sont poussées à la mer. Les survivants de ce scandale oublié iront d'ailleurs construire les banlieues tentaculaires d'Athènes, capitale qui n'est à l'époque qu'une bourgade provinciale, et qui devient vite la mégalopole que l'on sait. Entretemps, Chypre, oubliée de tous, devient colonie de la Couronne britannique.
Mais il ne faut pas longtemps aux Chypriotes, inspirés par un siècle de guérilla de libération en Grèce et une abondante littérature héroïque, pour se prendre pour les palikares du général Makriyannis, façon années 30. En 1931, apparaît un mot qui va traverser l'histoire de Chypre au XXe siècle : Enôsis, concept désignant l'union de l'île à une Grèce politiquement stabilisée et internationalement reconnue. Des émeutes éclatent à Nicosie. Le siège du gouvernement est incendié par les jeunes partisans chypriotes. L'Eglise orthodoxe, de tous les combats depuis un siècle dans les Balkans à travers les fameux popes-militants décrits notamment par Nikos Kazantzakis, attise le feu.
La réponse de Londres est claire : en 1933, année de la prise de pouvoir par Hitler, les partis politiques sont interdits sur l'île. Enfin survient la Seconde guerre mondiale où les patriotes de tous bords se rallient à la cause anti-hitlérienne : 20.000 chypriotes endossent l'uniforme des armées de Sa Majesté. Les partis politiques sont de nouveau autorisés. Le plus puissant d'entre eux, le Parti communiste, fort de ses 40%, mobilise alors des slogans qui font mouche : Enôsis et grève générale.
Emancipation d'une colonie britannique
Puis vient la libération, l'effondrement des derniers empires à l'ancienne — le Reich, l'Empire britannique, la France coloniale — et les velléités émancipatrices des "petits peuples" du monde. Les Chypriotes ne sont pas en reste dans ces revendications, par la voix du plus sage et du plus respecté de leurs porte-parole, l'ethnarque orthodoxe Makarios. Revendiquant face aux Britanniques le droit à l'autodétermination en 1951, il trouve face à lui peu ou prou ce qui fera le malheur de son île pendant le demi-siècle à venir : les Grecs réclamant l'Enôsis, les Turcs la division du territoire et le rattachement de la partie nord à la Turquie, la Grande-Bretagne refuse tout en bloc.
Ni le sens du dialogue, ni la patience, ni la ténacité de Monseigneur Makarios n'arrêteront l'engrenage : en 1955, des Grecs chypriotes, menés par le jeune colonel Giorgos "Dighénis" Grivas, prennent les armes contre l'Empire britannique sous la bannière de l'EOKA. Makarios ne peut que les approuver, alors que les soldats de Sa Majesté se livrent à des crimes impunis depuis des années. Un an d'accrochages n'amène rien, sinon Londres à jeter Makarios dans un avion et à l'expédier pour un exil sous surveillance aux Seychelles, paradis devenu bagne pour un patriote têtu comme l'ethnarque à barbe blanche. Sur l'île, les partisans de l'EOKA sont pendus.
La suite demain : 1956-2001, Comment une guerre naît en Europe
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