En poursuivant votre navigation, vous acceptez l'utilisation de cookies à des fins statistiques et de personnalisation. En savoir plus
×
ARCHIVES

Senghor disparaît

Edité par
le 20 décembre 2001 à 18h39
Temps de lecture
5min
sénégal leopold sedar senghor

Crédits : INTERNE

À lire aussi
MondeLe président du Sénégal a annoncé jeudi en fin de journée le décès de l'ancien chef d'Etat et poète Léopold Sédar Senghor, à l'âge de 95 ans. Cette légende vivante du continent noir avait pris sa retraite en Normandie, auprès de sa femme.

L'espèce humaine fait naître des héros et l'un d'eux vient de mourir. C'est le président du Sénégal en personne, le très respecté Abdoulaye Wade, qui a livré la nouvelle, jeudi en fin d'après-midi, alors que Léopold Sédar Senghor avait été hospitalisé la semaine dernière dans un état jugé "critique" au CHU de Caen. Cet homme qui avait rêvé de faire du Sénégal une "Grèce noire", avait aussi transpercé de part en part les réticences, les frilosités et l'aveuglement volontaire d'une République française parfois arrogante.

Les lettres et la guerre

Né le 9 octobre 1906 à Joal, au sein d'une famille de propriétaires terriens sérères du Siné-Saloum, de confession catholique, ce jeune africain n'apprend le français qu'à l'âge de 7 ans. En 1914, il entre, l'année même où une certaine Europe se fracasse en se précipitant dans la guerre, à l'Internat de N'Gabozil, aux bons soins des Pères du Saint-Esprit. Ses études sont impeccables, la colonie française lui octroie, à Dakar en 1928, le diplôme du baccalauréat et lui offre une demi-bourse. Le jeune Senghor s'embarque alors à Dakar pour rejoindre Paris et la Khâgne du prestigieux lycée Louis-le-Grand de la rue Saint-Jacques, où ses amis se nomment Georges Pompidou, Paul Guth et Henri Queffelec. Et, en 1935, deux ans après que le tout neuf chancelier Adolf Hitler eut fait claquer les bottes allemandes sur toute l'Europe, Léopold Sédar Senghor devient le premier agrégé africain de la République.

La France et la francophonie rendent hommage à Senghor

"Le plus grand des poètes de l'Afrique", "philosophe de l'universel" qui fut aussi "l'une des plus grandes figures contemporaines de l'humanisme" et "sut conduire son pays vers la démocratie" : tels sont quelques-uns des hommages qui ont salué, jeudi soir, la disparition de Léopold Sédar Senghor.
Lire l'article

Sans doute Senghor n'a-t-il jamais oublié que le brillant étudiant noir qu'il était n'avait pas droit à la nationalité française, étant né hors des "quatre communes" du Sénégal de Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis. Il en fait pourtant la demande et l'obtient, avant de fonder, en 1934, la revue L'Etudiant noir, avec ses amis, le héraut créole Aimé Césaire, ainsi que le guyanais Léon Damas. Apparaît alors sous sa plume le mot qui mobilise toute son existence : la "négritude", tandis que la République l'envoie à Tours, puis à Saint-Maur des Fossés, enseigner les lettres et la grammaire.

Arrive alors la grande catastrophe de la Seconde guerre mondiale. Senghor est mobilisé comme 2nde classe affecté au bataillon des tirailleurs sénégalais. En juin 1940, harcelé par la Wermacht, son contingent s'efforce de défendre le pont de Charité-sur-Loire. En vain. Senghor est fait prisonnier et emmené, avec des milliers d'autres, au Stalag 230, en Allemagne, où il restera deux ans. Libéré en 1942, il réintègre son lycée de la banlieue parisienne. Entre-temps, Senghor entre dans la Résistance. Quand arrive la paix, il est nommé professeur de langues à l'Ecole de la France d'Outremer, est élu député du Sénégal à l'Assemblée constituante, inscrit dans le groupe socialiste, et participe à la rédaction de la nouvelle Constitution. Et surtout, il publie un premier ouvrage majeur, Chants d'ombre, où resurgit la silhouette de l'Afrique noire.

L'homme politique

Fondateur, en 1948, du Bloc démocratique sénégalais, critique envers le système des combinazzione parlementaires, il est nommé secrétaire d'Etat dans le gouvernement d'Edgar Faure, en 1955. Figure altière et militante de la gauche démocratique, il est aussi devenu un écrivain majeur, dans la lignée de Saint-John Perse ou Pablo Neruda, avec le sublime Hosties noires (1948) et Ethiopiques (1956). Et lorsque la République française souhaite laisser à elles-mêmes ses anciennes colonies d'Afrique de l'Ouest, il est nommé président de l'Assemblée de la fédération du Mali en 1959, puis premier président de la République du Sénégal à l'indépendance, en 1960. Senghor le catholique, socialiste anti-soviétique, francophile anti-colonialiste, habile à charmer ses opposants ou à châtier ses ennemis, sera réélu en 1963, 1968, 1973 et 1978, dans un pays très majoritairement musulman. Il démissionnera de son plein gré fin 1980, phénomène très rare sur le continent africain, laissant le pouvoir à celui qui avait été son Premier ministre onze ans durant, Abdou Diouf.

Marié avec la petite-fille d'un marquis normand, Senghor, élu à l'Académie française, avait pris sa retraite dans le minuscule fief de sa belle-famille, à Verson, dans le Calvados. Il fut l'homme de la "civilisation de l'universel", de la conscience noire et de la profonde beauté du monde, de l'espèce humaine, de son action et de ses chants.

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle,
huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Commenter cet article

      Nous suivre :
      A la découverte du Grand Trianon

      A la découverte du Grand Trianon

      logAudience