© INTERNELes êtres humains les plus intenses sont souvent les plus doux. Flora Brovina a des yeux tristes et sombres, des cheveux blancs et secs, une voix feutrée. Elle parle bas, attend patiemment que la jeune interprète, épuisée par une journée d'interviews, de conférences et de dialogue, termine ses phrases. Une feuille de papier posée sur les genoux, elle trace des traits, notent quelques mots avant de parler. Parfois son regard se lève et la douleur de dix-huit mois de détention dans une prison du sud de la Serbie jaillit de son visage puis disparaît aussitôt, comme un tigre.
Elle est cette semaine en Europe, où elle doit notamment rencontrer Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangère français. Mercredi, elle se tenait droite dans un salon de l'hôtel Claridge, sur le Champs-Elysées, après avoir assisté à l'hommage qui lui était rendu par la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme, dans le grand hall ultramoderne de la FNAC. Tout à l'heure, assise sur les hauts tabourets installés au fond du magasin, coincée entre une Jane Birkin bouleversée et le président de la FIDH Patrick Baudouin, elle a sorti une serviette de papier sur laquelle elle avait écrit quelques mots, à midi, sur sa table de déjeuner. Ses mots ont fusé dans le micro, face à la foule, dans un registre très bas, proche du souffle. "C'est vous qui m'avez libéré".
Avant de quitter la salle, elle a croisé des Albanais expatriés, massés près d'une petite porte par laquelle elle devait sortir. Une femme lui a tendu sa petite fille, la gorge serrée. Elle est restée un quart d'heure à lui parler. Son interprète se tenait près d'elle, silencieuse. Ses yeux tremblaient.
tf1.fr — Pouvez-vous nous raconter votre arrestation, le 20 avril 1999 ?
Flora BROVINA — Durant la campagne de frappes de l'OTAN, je continuais à travailler dans le centre de réhabilitation psychiatrique pour les femmes et les enfants que j'avais ouvert à Pristina. Des femmes enceintes, des vieillard et des enfants y étaient encore traités, dans des conditions extrêmement difficiles. Les déportations, arrestations, kidnappings et assassinats d'intellectuels étaient massifs et quotidiens. Une grande peur s'était emparé de nous. Un célèbre avocat, membre du Conseil des droits de l'Homme, avait été assassiné quelques jours auparavant, avec ses deux fils. Des témoignages de persécutions me parvenaient de toutes parts. Mais j'avais pourtant choisi de rester dans mon pays. Il était important que les Serbes sentent que nous étions toujours là. Pour nous alimenter, nous devions présenter des coupons, que seuls les habitants de Pristina pouvaient obtenir. Et comme la ville était pleine de réfugiés, il fallait organiser la survivance de ces gens et ne pas quitter la capitale.
Un matin, je suis rentrée chez moi, après qu'une femme eut accouchée dans le centre. Je m'étais occupée de son enfant, qui avait de graves problèmes à l'oreille. Au moment où j'ai ouvert la porte de mon domicile, de nombreux hommes vêtus de noir, un groupe de la police secrète serbe, a fait irruption. Ils m'ont alors enfermé dans une chambre et ont entièrement saccagé mon domicile. Ils m'ont annoncé avoir saisi tout le matériel stocké par la Ligue des Femmes que je présidais, ainsi que les médicaments de Human Peace, qui étaient gardé dans le même local. Ils étaient brutaux, ils ont tout pillé. Ils ont emporté mon argent, mes bijoux, mon matériel vidéo, les clés de ma maison. Ils m'ont alors emmené dans le centre de la police secrète, où j'ai été soumise à un interrogatoire absurde : les policiers serbes me posaient des questions et y répondaient immédiatement ! Ils m'accusaient d'être le ministre de la Santé du gouvernement albanais clandestin.
tf1.fr — Avez-vous pu dialoguer un tant soit peu avec un de vos geôliers, ou vos échanges étaient-ils purement bureaucratiques ?
F.B. — Au milieu de toute cette brutalité, un ou deux hommes ont eu un comportement humain. L'un des policiers m'a notamment demandé conseil, au sujet de la santé de sa femme et de son enfant. Il avait envie de me rencontrer dans d'autres conditions.
tf1.fr — La question du millier d'Albanais du Kosovo encore détenus dans les prisons de Serbie [en novembre 2000, ndlr] est le problème majeur des relations entre Pristina et Belgrade. Est-ce que cela revêt un sens politique à vos yeux ?
F.B. —
Au sujet de ces hommes, je voudrais utiliser le terme "otages". Il s'agit d'otages de la guerre. S'agissant de leur sort, je pense que la faute en revient en premier lieu à la Serbie, mais aussi à la communauté internationale, qui a omis d'aborder le sujet dans les accords de Kumanovo [qui ont mis fin à la guerre OTAN-Yougoslavie, en juin 1999, ndlr]. Lors des négociations de Rambouillet, la question avait pourtant été évoquée. J'ignore pourquoi ce point crucial n'a pas été abordé en juin 1999, avant que l'OTAN n'entre au Kosovo. Après toute guerre a théoriquement lieu un échange de prisonniers. Il faut donc exiger que ces otages soient remis aux autorités des Nations-Unies, qui administrent le Kosovo. Si ces hommes sont coupables de quoi que ce soit, la MINUK a les moyens de les juger équitablement, grâce aux tribunaux mis en place par l'ONU. S'agissant du sens politique de cet état de fait, peut-être s'agit-il d'une forme de chantage. Peut-être les avancées qu'obtient la Serbie sur la scène internationale depuis l'accession au pouvoir de M. Kostunica tiennent-elles à cette monnaie d'échange, entre les mains de la Serbie. Mais, plus la paix s'installera entre la Serbie et le reste du monde, plus la douleur des familles d'otages sera grande.tf1.fr —
Vous n'êtes pas seulement une militante, vous êtes aussi médecin et poète. L'apaisement des conflits entres Serbes et Albanais du Kosovo ne passe-t-il pas avant tout par un travail culturel, un travail sur les mentalités, plutôt que des décisions purement politiques ?F.B. —
Au Kosovo, la communication entre les gens a toujours fait défaut. Mais nous, Albanais, avons vécu une situation d'apartheid, sur ordre de Slobodan Milosevic, qui n'a fait qu'aggraver la situation. Côte serbe, il existait une petite minorité de citoyens gâtés, qui obtenaient ce qu'ils voulaient. Ces gens-là ne se rendaient pas compte qu'ils n'étaient que des jouets entre les mains de Milosevic. Aujourd'hui encore, la mentalité de cette minorité n'a pas changé. Tous ou presque ont voté pour Milosevic et ses alliés, bien qu'ils s'en défendent aujourd'hui et qu'ils vouent tous allégeance à Kostunica. Ils n'ont précisément pas compris que leur seul avenir est dans le dialogue avec les Albanais et les autres communautés présentes au Kosovo. Le problème est de savoir qui doit faire le premier pas pour rétablir la paix. Je dis que la Serbie doit présenter ses excuses officielles aux Albanais. L'avenir de la communauté serbe au Kosovo en dépend, de même que son statut d'égalité avec les autres communautés.tf1.fr —
Comprenez-vous la position serbe, qui voit dans le Kosovo le berceau de la nation ?F.B. —
Certes, je la comprends. Mais il reste que le Kosovo est aussi le berceau de la communauté albanaise. Chaque peuple a son histoire et sa façon de la lire. Mais je pense que la mythologie serbe n'est pas fondée sur la réalité. Quant à moi, je ne lirai pas la réalité à la lumière d'une mythologie.tf1.fr —
Vous partagez l'avis de Bernard Kouchner, lorsqu'il dit qu'on ne peut malheureusement pas créer une cohabitation artificielle entre Serbes et Albanais au Kosovo, et que la séparation physique est la bonne solution transitoire, jusqu'au jour où la mixité sera possible ?F.B. — C'est un peu différent. Moi, j'ai du mal à voir le Kosovo comme un ghetto. Cette conception entraîne, avec la séparation, des sentiments comme le regret, l'amertume et le ressentiment. Je parierai plus volontiers sur les initiatives de reconnaissance mutuelle, favorisant le savoir et la patience, de manière à ce que les plaies se guérissent lentement. Je pense que ma conception du Kosovo remportera un plus grand succès que la conception d'un Kosovo ghetto.
tf1.fr —
A vos yeux, que s'est-il passé, historiquement, ces dix dernières années, en Yougoslavie ? Les Serbes eux-mêmes ont beaucoup de mal à l'expliquer. Et, comme les Albanais sont des victimes emblématiques, peut-être pouvez-vous en leur nom donner une explication…F.B. — Ce qui a eu lieu en Yougoslavie depuis dix ans, c'est tout ce qui relève du Mal. La ségrégation quotidienne, étendue à tous les secteurs de la vie sociale, l'exclusion des Albanais des écoles, des universités. Les médecins, les gynécologues, les chirurgiens albanais n'avaient plus le droit d'exercer depuis dix ans. La volonté génocidaire était clairement annoncée par cet apartheid. Les Albanais ont perdu le droit de décider de leur destin, comme la Fédération yougoslave l'avait prévu. L'abrogation de la Constitution de 1974 par Belgrade a institué à la place une violence politique officielle. Je voudrais rappeler que l'une des premières victimes de la répression serbe au Kosovo était une femme enceinte. Je me demande encore comment l'on peut accuser une femme enceinte d'être une terroriste.
tf1.fr —
Comment jugez-vous en définitive l'idée "yougoslave", l'idée d'une union fédérale des Slaves du sud ?F.B. —
Le paradoxe est que celui qui a prétendu défendre la Yougoslavie est précisément celui qui l'a détruite. C'est Milosevic qui a poussé la Slovénie hors de la fédération, qui a provoqué le conflit avec la Croatie, qui a soutenu l'élément serbe en Bosnie, et qui a voulu écraser le Kosovo. Son idée est connue : il s'agit d'une Grande Serbie. Il identifiait purement et simplement la Serbie et la Yougoslavie. Aujourd'hui, ce problème n'est d'ailleurs toujours pas résolu.tf1.fr —
A vos yeux, l'idée de la Yougoslavie est définitivement morte avec ces dix ans de guerre…F.B. —
Oui. Je ne sais pas ce que peut être la Yougoslavie aujourd'hui. Et les Serbes eux-mêmes ne le savent pas.
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